Le blog des éditions Libertalia

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Feu ! dans Libération

mardi 19 octobre 2021 :: Permalien

— REVUE de PRESSE —

Publié dans Libération, le 19 octobre 2021.

Portraits de féminismes en feu

Radical et parfois déconcertant, un abécédaire réunit 68 autrices pour saisir le foisonnement de ces mouvements ces vingt dernières années.

« C’est une arme par destination », lance mi-sérieuse mi-amusée Elsa Dorlin. La philosophe et militante féministe a coordonné Feu ! Abécédaire des féminismes présents, publié le 14 octobre aux éditions Libertalia. Un objet contondant de 700 pages, qui réunit 68 autrices, militantes, penseuses, collectifs pour saisir la diversité des mouvements féministes de ces vingt dernières années. Des noms connus : Adèle Haenel, Assa Traoré, Valérie Rey-Robert, d’autres plus souterrains, non moins importants comme Geneviève Bernanos, cofondatrice du collectif Mères solidaires, des zadistes, des zapatistes…
Le duo entre la maison d’édition de critique sociale, indépendante, volontiers pirate et la féministe radicale laisse peu de place au doute quant au contenu de l’ouvrage. « Les féminismes contés dans ce livre sont autant de brasiers allumés, de contre-feux dans un monde partout calciné par le patriarcat », écrit Elsa Dorlin dès l’introduction.
Aucun article ne se ressemble, entre témoignages, manifestes, développements scientifiques. « Viande », « roller derby », beaucoup de notices surprennent, au milieu des plus classiques « intersectionnalité » et « écoféminisme ». Pas question de frontières fixes, donc, mais plutôt de lignes mouvantes, une « mangrove » selon l’expression d’Elsa Dorlin. Au cours des pages, le lecteur ou la lectrice découvre une nouvelle géographie du féminisme. Ainsi de l’analyse du cancer du sein que développe l’anthropologue Mounia el-Kotni. Pour elle, la malade est un violent réceptacle de toutes les injonctions à la féminité : continuer à se maquiller, mettre des perruques est autant de façon de « rester dans le rang » du féminin. « Cette injonction à la féminité […] fait du cancer du sein un lieu à partir duquel il est possible d’interroger le genre », explique l’autrice.
Dans « Mères », Fatima Ouassak croise le fer avec une certaine vision du féminisme qui, sous l’impulsion de la seconde vague, considère la maternité comme une aliénation : « En France, être mère, c’est trahir Simone de Beauvoir. […]. C’est perdre des neurones […] un truc de beauf, un truc d’immigrée. » Contre cette vision elle oppose une mère politique, engagée en collectif, au front pour une nouvelle éducation des filles et surtout des garçons. « Quels enfants pour le monde ? »
Toute la chair et la vivacité de l’ouvrage sont là : dans des témoignages puissants, des articles fouillés qui viennent du terrain. Car les coordinatrices de l’ouvrage ont eu à cœur de proposer une histoire populaire des féminismes, qui part des « révolutions », des « contre-conduites », des actrices et acteurs des mouvements féministes. La diversité des thèmes, parfois déconcertante, alimente une grande « boîte à outils » dans laquelle piocher pour « affûter ses armes » et « écouter des voix ».
Finalement, c’est à Despentes que les autrices ont laissé le soin de conclure cette joyeuse jungle : « Sur ce, salut les filles, et meilleure route. »

Clara Guillard

Feu ! sur lesmissives.fr

mardi 19 octobre 2021 :: Permalien

— REVUE de PRESSE —

Paru sur le site lesmissives.fr, le 3 octobre 2021.

Un livre-somme, un pavé dans la gueule du patriarcat, un remarquable état des lieux des luttes féministes : avec Feu ! les éditions Libertalia offrent au public un ouvrage qui fera date et prendra place parmi les indispensables de nos bibliothèques.
Elsa Dorlin, professeure de philosophie et autrice notamment de l’excellent Se défendre, une philosophie de la violence, réunit une soixantaine de contributeurs.trices aux profils variés : universitaires, artistes, militant.e.s issu.e.s du monde associatif, sportives, cyber-activistes, « simples » témoins : chacun.e apporte sa pierre à l’édifice, selon son champ de compétence et ses expériences de vie. La réflexion théorique et l’expérience sensible s’articulent alors, pour éviter que la pensée ne devienne « un exercice mécanique et presque vain – celui d’une élite qui a le temps et le loisir de ratiociner » [1].

La forme choisie, l’abécédaire, rend la lecture dynamique en ce que les lecteurs.ices choisissent leur propre chemin au fil des textes : chacun.e pourra naviguer au gré de ses intérêts et de sa curiosité, de « Internet (Cyberféminisme) » à « Handies-féminismes », en passant par « Rappeuses » ou « Ménopausées ». Au gré aussi des grandes figures médiatiques qui ont accepté de prendre la plume pour participer à ce bel ouvrage collaboratif : « Feu ! », l’article éponyme d’Adèle Haenel et « Antigone », d’Assa Traoré sont deux puissants témoignages et outils de réflexion aussi attendus qu’incontournables. Toutes deux ont su se faire entendre, avec fracas, et ont été salies, insultées, menacées par tous ceux qui voudraient voir leur douleur reléguée au rang de drame personnel afin d’éviter la remise en question de tout un système qui se nourrit des violences sexuelles, policières et racistes. Adèle Haenel comme Assa Traoré illustrent dans leur chair à quel point l’intime est politique.
Politique, la forme même de l’abécédaire l’est aussi : quand on sait que le langage est un enjeu de pouvoir, qu’il peut blesser, enfermer et invisibiliser, proposer un nouvel alphabet, c’est refuser de se laisser raconter par d’autres voix que les nôtres.

La préface donne le ton : il s’agit de proposer une histoire populaire du féminisme des vingt dernières années. Une histoire dont nous sommes à la fois « les ouvrières et les combattantes, les relais et le chœur, les scribes et les conteuses ». Les références à Une histoire populaire des États-Unis d’Howard Zinn et à James Baldwin avec La Prochaine Fois, le feu, ancrent cet abécédaire dans une veine féministe qui lutte autant contre le capitalisme et le néo-colonialisme que contre le patriarcat, consciente que les systèmes d’oppression se superposent et s’alimentent les uns les autres. Pas de place pour un féminisme tiède et poli qui demanderait gentiment « à l’État, au patron ou à papa » l’insigne privilège de devenir cheffe d’entreprise – mais quand même pas à salaire égal, n’en demandez pas trop ! En cela, l’ouverture du recueil sur l’article « Abolitionnisme pénal » de Gwenola Ricordeau inscrit d’emblée l’ouvrage dans une posture alternative qui refuse d’instrumentaliser le féminisme pour renforcer les oppressions perpétrées par l’État soi-disant pour protéger les femmes. De la même façon, quand Myriam Bahaffou affirme dans l’article « Écoféminisme radical » que « ce n’est pas un droit pour les femmes d’accéder à la destruction du monde » on comprend bien que le féminisme dont il est question entend rêver à un nouveau modèle de société tout en travaillant à son élaboration. Les articles « Femmes en gilet jaune », « Une Grève à soi », sur les luttes des femmes de chambre, ou le stimulant « (Refus du) Travail » de Morgane Merteuil illustrent à merveille cette volonté affirmée dans la préface, non pas de repartir de zéro mais de partir « d’en bas ». En cela, la place importante donnée aux textes de militant.e.s et activistes de terrain est remarquable : l’article signé par le collectif des colleuses de Marseille ou celui de Veronica Noseda, qui a milité au sein du collectif Oui Oui Oui pour le mariage pour tous en 2012, mettent en valeur cette expérience de la rue faite de solidarité, d’engagement et de vitalité du corps manifestant, mais aussi de confrontations haineuses et violentes avec celles et ceux qui cherchent encore à réduire au silence les agitateurs.ices de tout ordre.

La dimension internationale de l’ouvrage est réjouissante, et louable la volonté d’Elsa Dorlin de décentrer les pistes de réflexion. Les voix des femmes sud-américaines résonnent dans l’article « Corps-continent » de Mila Ivanovic, celles des tunisiennes et plus largement de toutes celles qui ont participé aux soulèvements populaires du printemps arabe sont mises à l’honneur par Rosa Moussaoui dans « Internationalisme », les articles consacrés au courage des femmes kurdes, aux luttes romani ou encore au modèle zapatiste, dessinent autant d’horizons inspirants : Feu ! se fait alors l’écho d’un vaste chœur de femmes, et l’on se prend à rêver, comme les habitantes de la ZAD, à des « rencontres intergalactiques » [2] qui nous permettraient d’agrandir nos imaginaires.

Feu ! est aussi un ouvrage courageux qui ne nie pas les conflits propres aux féminismes, qui ne se berce pas d’une illusion éthérée nous faisant croire à l’existence magique d’un féminisme unilatéral et harmonieux. Faire entendre des voix multiples, c’est accepter le risque de la discordance. Le brillant article de Fatima Ouassak réhabilite ainsi la puissance des mères en tant que force politique, et égratigne au passage, à raison, une bonne partie des féminismes blancs et bourgeois considérant la maternité comme une aliénation : « Les féminismes n’ont rien fait des mères. L’immigration, si ! Notamment parce que la famille, pour les immigrés, ce n’est pas que la famille de Pétain, ce n’est pas que le lieu principal où s’exercent les violences physiques et sexuelles. C’est aussi une famille-ressource. Dans l’immigration, dans le contexte hostile qu’est la société française, heureusement qu’il y a la famille ! » [3]. Les dissensions apparaissent ainsi entre différents courants féministes, et l’amertume affleure dans certains articles signés par celles qu’on discrédite et qu’on dédaigne malgré les beaux discours d’inclusion. En proposant un projet polyphonique, Feu ! accueille la possibilité du débat fécond, qui fait bouger les lignes et vaciller les certitudes.

Si une grande partie des textes proposés permet de constituer un savoir et un corpus théorique de qualité, certains témoignent d’expériences particulièrement émouvantes et portent une parole à la première personne dont la force poétique nous remue. Quand Daria Marx affirme « Je m’appelle Daria Marx et je suis une grosse queer » [4], quand Annabel Guérédrat martèle « Je suis écoféministe caribéenne parce que je veux sortir d’une culture prédatrice, misogyne, transcendante, dominatrice et coloniale » [5], quand Nabila O. Hamici confie « j’habite mon corps de travers, à l’arrache » [6], chacune incarne un visage de cette histoire des féminismes présents et fait entendre sa voix pour élaborer un autre récit. Charlotte Bienaimé [7], qui enregistre inlassablement les voix silenciées dans ses podcasts, raconte avoir découvert avec émotion la phrase de Virginia Woolf que je lui emprunte à mon tour : « Toutes ces vies infiniment obscures, il reste à les enregistrer. » En permettant à des voix négligées de sortir de l’ombre, Feu ! entreprend un travail encyclopédique : à nous tous.tes de le poursuivre !

Lucie Giovanetti

[1Aurélie Knüfer, Philosophes, p.493-503.

[2Habitantes de la ZAD, « ZAD », p. 699-704.

[3Fatima Ouassak,« Mères », p. 403-416.

[4Daria Marx, Genre « Mon genre, c’est grosse », p. 245-252.

[5Annabel Guérédrat, « Sorcières », p. 581-586.

[6Nabila O. Hamici « Schizophrénie », p. 567-580

[7Charlotte Bienaimé, « Voix », p. 687-698.

Correcteurs et correctrices dans L’Humanité

mardi 19 octobre 2021 :: Permalien

— REVUE de PRESSE —

Paru dans L’Humanité du vendredi 15 octobre 2021.

Correcteur, l’un des plus anciens métiers du Livre, étroitement lié au contenu même de la page imprimée, que ce soit dans le labeur, la presse ou l’édition. Une corporation modeste en nombre mais respectée pour les savoirs culturels requis, depuis la création de la Chambre syndicale des correcteurs d’imprimerie, le 27 novembre 1881. Yves Blondeau avait montré, dans sa thèse de 1873, l’apport des correcteurs à toutes les luttes syndicales et révolutionnaires du siècle et demi, avec une idéologie majoritairement d’essence libertaire. Guillaume Goutte, actuel secrétaire du syndicat, décrit le panorama de la profession, alors que l’écrit est percuté par le numérique et que la précarité de la profession, toujours indispensable et heureusement féminisée, s’accroît : travail à domicile, statut d’autoentrepreneur souvent imposé. Il donne les outils, explore les pistes, afin de lutter efficacement et solidairement dans ce nouveau paysage, où l’engagement syndical trouve un nouveau sens.

Nicolas Devers-Dreyfus

Entretien avec Richard Vassakos sur Mediapart

vendredi 1er octobre 2021 :: Permalien

— REVUE de PRESSE —

Publié sur Mediapart, le 28 septembre 2021.

Ménard : la réécriture de l’Histoire, puissante arme de l’extrême droite

Le très cathodique maire de Béziers, Robert Ménard, mène depuis sa ville une habile bataille culturelle. Dans La Croisade de Robert Ménard, l’historien Richard Vassakos met au jour son efficace réécriture de l’Histoire au service de son idéologie d’extrême droite.

Réélu triomphalement à la mairie de Béziers en 2020, Robert Ménard mène depuis 2014 une intense bataille culturelle qui passe, pour beaucoup, par une réécriture de l’Histoire, puisant dans les angoisses identitaires de notre époque. Dans La Croisade de Robert Ménard (Libertalia, 2021), l’historien Richard Vassakos décortique la manière dont l’édile, élu avec les voix du Rassemblement national (RN) manipule de façon complexe et adroite le récit national pour accréditer l’idée d’un choc civilisationnel en cours, provoqué par une immigration « colonisatrice ».
Une mémoire qui pose un
« eux » et « nous » ne pouvant conduire qu’à la guerre civile. Souvent allusif, fait de sous-entendus et d’audacieuses récupérations politiques, son discours, très proche de celui de son ami Éric Zemmour, infuse d’autant plus dangereusement qu’il est rarement déconstruit. Entretien.

Mediapart : Comment Robert Ménard, élu à Béziers avec les voix du RN mais sans parti, s’y prend-il pour mener sa bataille culturelle à partir de sa ville ? Quels sont ses outils ?

Richard Vassakos : Robert Ménard dispose d’abord de très nombreux relais de communication, du fait de sa position originale dans l’espace public. Il est le seul maire d’une ville de 75 000 habitants à passer à la télévision, à la radio, pratiquement chaque semaine. Entre janvier et juin 2021, il a eu 70 passages en télé ou radio.
Il bénéficie aussi de tout l’écosystème de la « fachosphère », qui relaie amplement ses discours. Il intervient régulièrement sur Boulevard Voltaire – qui a été créé avec sa femme, la députée Emmanuelle Ménard – mais il a aussi un compte Twitter, un compte Facebook qui sont très suivis. En dehors de ces éléments propres à sa personnalité médiatique, il y a tous ceux attachés à sa fonction de maire.
Ménard a doublé le budget de la communication de la ville, qui s’élève à environ 800 000 euros par an. Le Journal de Béziers est devenu bimensuel, une fréquence peu commune pour des localités de cette envergure. Robert Ménard est directeur de la publication et rien ne se fait sans son aval. Il l’a transformé, sur la forme, en news magazine avec des articles qui se veulent plus ou moins humoristiques mais qui sont souvent très orientés. L’éphéméride est un bon vecteur pour faire passer discrètement ses idées, comme lorsqu’en pleine crise des migrants, il publie : « 25 mai 1720. Arrivée d’un bateau en provenance de Syrie amenant la peste. » On est toujours dans l’allusion, le sous-entendu.
L’éphéméride rapporte aussi régulièrement des faits divers qui se sont produits dans l’Algérie coloniale pour montrer la brutalité du monde arabo-musulman, avec une forme d’essentialisation.
La partie culturelle du journal, avec des recensions d’ouvrages, des conseils de lecture, de films, permet de faire passer des messages.

En dehors de cette communication, quels sont dans l’espace public les outils dont Robert Ménard dispose pour imposer ses idées et surtout son récit historique ?

Un des premiers outils est celui de la toponymie, la dénomination publique, qu’il a utilisée dès 2014 en supprimant la rue du 19-Mars [date des accords d’Évian mettant fin à la guerre d’Algérie – ndlr] , rebaptisée rue Denoix-de-Saint-Marc. Un choix tout à fait habile car Hélie Denoix de Saint-Marc est un ancien putschiste [il a pris part au putsch des généraux de 1961 pour renverser la République et conserver l’Algérie française, ndlr] mais aussi un ancien résistant déporté à Buchenwald, quelqu’un qui s’est mué en écrivain, a reçu la Légion d’honneur en 2007 par Nicolas Sarkozy. Il y a donc une ambivalence du personnage, sur laquelle Ménard a joué même si, lors de l’inauguration, la photographie le montrait en tenue de parachutiste, marquant que c’était bien le putschiste de 1961 qui était célébré.
Ménard va aussi baptiser une promenade Beltrame, une rue du Père-Hamel, un rond-point du 13-Novembre, avec un point commun à chaque fois, les attentats islamistes et l’insistance en filigrane sur une thématique qui lui est chère : le choc des civilisations.
Il y a aussi une très forte implication dans la statuaire, avec une dizaine de statues érigées depuis 2014. C’est là encore tout à fait singulier pour une ville de cette taille. Sur la grande place du 14-Juillet, que Ménard veut dédier à la Résistance, il a fait ériger face à la statue de Jean Moulin des bustes en hommage à Jan Palach, un étudiant qui s’est immolé par le feu à Prague en 1969 pour protester contre l’invasion soviétique, ou au prêtre Jerzy Popieluszko, figure de la lutte contre le régime communiste polonais, mais aussi figure traditionnaliste. Il a aussi construit un buste du socialiste Matteotti, tué par les fascistes en Italie, et une autre de Sophie Scholl, résistante au nazisme. Ménard souhaite à la fois s’approprier des figures de la gauche et mettre sur un plan d’égalité le nazisme et le communisme, relativisant ainsi leurs différences de nature et d’évolution, qu’ont démontrées différents historiens.

Vous décrivez aussi comment Robert Ménard utilise toutes les cérémonies officielles comme des tribunes politiques.

Ménard adore faire des discours « lourds de sens », selon son expression. Alors que, traditionnellement, les cérémonies municipales sont des cérémonies républicaines, de recueillement, d’hommage, où les polémiques sont mises à distance, lui les sature d’idéologie. Il utilise l’Histoire de façon habile pour faire avancer ses idées en récupérant des personnages historiques, des résistants, pour faire bien souvent son propre portrait en creux.
Il développe ainsi tout un récit sur la résistance biterroise dont il serait l’ultime avatar. Loin de la tradition républicaine de la résistance de la ville, lui serait le résistant face à la submersion migratoire, à l’islamisation.

L’Algérie occupe une place particulière dans la réécriture de l’Histoire menée par Robert Ménard, en quoi ?  

Robert Ménard, né à Oran en 1953, avec un père engagé dans l’OAS, a fait sur le sujet une volte-face assez spectaculaire. Il y a vingt ans, il évoquait avec horreur les propos d’un « racisme à vomir » tenus dans sa famille nostalgique de l’Algérie française.
Aujourd’hui, il mythifie totalement ce passé, sans doute avec des arrière-pensées électoralistes car, dans la région, le vote pied-noir et celui des harkis sont importants, mais pas uniquement.
Il faut rappeler qu’en 2015, Robert Ménard avait souhaité que Renaud Camus, qui a popularisé le mythe du grand remplacement, écrive l’histoire de Béziers
Ménard fait aussi un récit de la guerre d’Algérie comme s’inscrivant dans une continuité avec la vague terroriste actuelle. Il explique que l’Algérie était la rive sud de l’Occident : on la tenait, on l’a lâchée, et désormais l’invasion débute, le choc des civilisations commence. Il soutient que la guerre d’Algérie était un djihad qui se poursuit en 2015-2018.

Dans son dernier livre, Ménard prend ses distances avec Éric Zemmour et avec la rhétorique du grand remplacement. Or vous montrez bien que cette supposée théorie imprègne en fait toute sa conception de l’Histoire, avec l’idée que les colons d’hier sont colonisés à leur tour.

C’est effectivement au cœur de ses discours. Il faut rappeler qu’en 2015, Robert Ménard avait souhaité que Renaud Camus, qui a popularisé le mythe du grand remplacement, écrive l’histoire de Béziers. Cela ne s’est finalement pas fait, mais c’était un choix éloquent, d’autant que Renaud Camus n’avait aucune qualification particulière pour écrire une telle histoire.
Sur l’Algérie, il y a vraiment cette prégnance du schéma colonial. La mécanique de la rhétorique de Ménard est la même que celle de Zemmour, très bien décrite par Gérard Noiriel. Le choc des civilisations, le grand remplacement – qui n’est pas nécessairement formulé sous ce nom-là mais qui est constamment suggéré – reviennent cycliquement.
Cette vision identitaire crée un « eux » et un « nous ». Elle désigne l’ennemi et l’identité des bons Français. Chez Ménard, cette thématique est aussi mâtinée de prosélytisme religieux en présentant la religion catholique comme assiégée.

Lui qui s’attaque à l’emprise religieuse de l’islam s’accorde en effet quelques libertés en matière de laïcité. Comment se manifeste son prosélytisme religieux ?

L’exemple le plus médiatique et plus frappant a été, depuis 2014, l’installation d’une crèche dans la mairie. Il faut rappeler que c’est une rupture avec l’histoire de la ville de Béziers, très tôt déchristianisée et qui a été une citadelle radicale socialiste jusque dans les années 1970.
Mais Ménard, désormais très proche de la frange traditionaliste de l’Église catholique, a aussi opéré une christianisation des cérémonies mémorielles, en particulier des cérémonies qui ont à voir avec la Seconde Guerre mondiale, puisque désormais il y a une messe à l’occasion du 8-Mai. Il a relancé la fête de Jeanne d’Arc avec un dépôt de gerbe devant la statue qui se trouve devant la cathédrale Saint-Nazaire. La féria de Béziers débute aussi désormais par une messe dans les arènes.
Il fête aussi Hanouka, en allumant un chandelier devant la mairie, pour montrer qu’il est œcuménique. Mais il y a évidemment de grands absents dans cette liturgie municipale et clairement orientée contre une catégorie de population : les musulmans.
Si Ménard a été condamné régulièrement pour l’installation de sa crèche, le sous-préfet n’a pas fait de référé l’an dernier, malgré les interpellations de plusieurs associations. Au bout de sept ans, l’État n’assure plus le respect de la loi de 1905 et de l’article 28 selon lequel on ne doit pas apposer de signes religieux dans les bâtiments publics, qui est bafoué dans la ville depuis 2014.

Vous montrez bien dans votre livre que sa manipulation est d’autant plus habile qu’elle est complexe et passe notamment par la réappropriation de figures de gauche. Quelle est sa stratégie en faisant cela ?  

Dès 2007, Henri Guaino, conseiller de Sarkozy, avait théorisé la « désafiliation automatique », c’est-à-dire récupérer les figures du camp adverse pour élargir son audience, rassembler plus largement mais aussi mettre en défaut ses adversaires.
Ménard l’a fait avec la figure de Jean Jaurès. Il y avait, bien avant l’élection de Ménard, entre les deux guerres, un projet d’ériger un monument en hommage à Jaurès sur la plus grande place de la ville, et ce monument n’a jamais été construit pour diverses raisons. En 2014, son adversaire socialiste avait proposé de terminer ce projet. Ménard a donc tenu la promesse de son adversaire, ce qui m’a fait penser à la formule de Pétain : « Je tiens les promesses, même celles des autres. »
Ce qui est intéressant dans la mise en place de ce buste de Jaurès, c’est que Jaurès y est simplement qualifié d’« homme politique français ». Son socialisme est effacé, son pacifisme aussi, et il n’est pas mentionné non plus qu’il a été assassiné et par qui, c’est-à-dire le militant nationaliste Raoul Villain. On en fait un homme politique lambda dépouillé de sa dimension politique, idéologique.

Ménard mène la même réappropriation avec la figure de Jean Moulin, originaire de Béziers, ce qui lui permet aussi de réécrire sa version de la Résistance.

Jean Moulin est célébré par Ménard comme une figure patriotique, voire patriotarde, en oubliant totalement son engagement politique. Avant la Seconde Guerre mondiale, il appartient à l’aile gauche du parti radical, c’est un antifasciste qui se charge notamment de faire passer des avions en Espagne. Dans le récit de Ménard, tout cela est occulté, tout comme l’engagement profondément républicain de Moulin dans la Résistance, qui est un engagement hérité de son père, fervent républicain, élu de la ville et conseiller général de Béziers.
À travers cette réécriture de l’Histoire, il y a aussi l’idée de faire de la Résistance uniquement une résistance à l’étranger plutôt qu’à l’idéologie nazie.
Il use et abuse d’ailleurs de la figure de Daniel Cordier, le secrétaire de Jean Moulin, qui en 1939 était proche de l’Action française mais évolua très vite aux côtés de Moulin. Il s’en sert pour dire qu’une bonne partie de la droite monarchiste et nationaliste était à Londres.
Cette lecture de la Résistance minimise le rôle de la gauche et dépolitise la Résistance. C’est aussi une façon de réhabiliter l’extrême droite maurrassienne dans laquelle Ménard puise l’essentiel de son fonds idéologique.
En observant les références qu’il mobilise, on peut dire qu’il y a un fonds maurrassien extrêmement prégnant auquel il agrège Huntington pour Le Choc des civilisations et Renaud Camus pour Le Grand Remplacement. Il fait un syncrétisme avec tout ça qui correspond au fond à son projet d’union de toutes les droites, qui n’est autre qu’une resucée du « compromis nationaliste », vieux fonds tactique qui fait aussi partie de l’idéologie maurrassienne.

Entretien de Lucie Delaporte

Christophe Naudin sur le procès des attentats du Bataclan

vendredi 1er octobre 2021 :: Permalien

— REVUE de PRESSE —

Publié sur Mediapart, le 29 septembre 2021.

Christophe Naudin : « Mes soirées, mes nuits, sont de plus en plus compliquées »

Pendant toute la durée du procès, sept victimes des attentats écrivent et décrivent leurs sentiments. Aujourd’hui, Christophe Naudin, rescapé du Bataclan, raconte comment le procès ravive certains symptômes du stress post-traumatique.
Âgé de 46 ans, Christophe Naudin enseigne l’histoire au collège. Il a publié  Journal d’un rescapé du Bataclan. Être historien et victime d’attentat (Libertalia, 2020).

« Le procès est commencé depuis moins d’un mois, et je suis déjà épuisé. Tout est passé tellement vite, et en même temps cette impression que le 8 septembre était il y a une éternité. La densité des débats et des informations est telle qu’il est impossible de tout digérer, et il reste encore près de neuf mois, voire plus. Et je ne suis allé aux audiences que deux fois…
Ce procès me semble, en fait, à la fois si loin et si proche. C’est la toile de fond de ma vie, tous les jours. Je le suis par Twitter ou les comptes rendus de certains médias (en particulier Mediapart et France Inter), comme quelque chose qui se passerait “ailleurs”. Et, quand j’y vais, je me sens happé par le truc, cette espèce de pression continue provoquée par la durée et l’intensité de ce qui s’y passe. Une sensation pesante qui dure plusieurs jours. Puis, retour à la “normale”, avec Twitter et les comptes rendus.
Enfin, la vie normale, pas tout à fait. Ma thérapie post-13 m’a permis d’apprendre à écouter un peu mon corps, et à repérer certains symptômes résiduels du stress post-traumatique, qui ressortaient singulièrement avant les commémorations, ou plus fort encore après l’assassinat de Samuel Paty.
Des maux de tête récurrents, des difficultés à me concentrer, une irritabilité, et surtout une hyper vigilance devenant handicapante, entraînant une fatigue chronique. 
C’est ce qui m’arrive aujourd’hui, de façon sourde et lente, mais bien concrète. Je me sens impatient et trop vite en colère. Je peux être très cassant, pour rien, avec des gens que j’aime beaucoup. J’ai du mal à travailler longtemps et je capte tous les sons et dangers potentiels pour mon intégrité physique et mentale. Par exemple, tous les bruits que l’on peut entendre dans un immeuble sont décuplés (et c’est évidemment pire quand on a des voisins insupportables), je surréagis au moindre d’entre eux et crains que cela empire, ce qui m’épuise.
Quant à mes nuits, courtes, elles sont toujours aussi agitées, sans forcément de cauchemars, mais avec de brusques réveils trop fréquents. En effet, j’ai développé deux “handicaps” suite au 13 (sans avoir été blessé physiquement). Participant au programme “13/11” du neuropsychologue Francis Eustache et de l’historien Denis Peschanski (une étude avec une partie “témoignages”, qui s’adresse à plusieurs cercles de victimes des attentats, et une partie biomédicale, qui étudie les réactions du cerveau soumis au stress post-traumatique), j’ai fait une crise de panique pendant une IRM, cauchemar éveillé me replongeant dans la fosse du Bataclan, le pied coincé sous un corps, puis recouvert et étouffé de cadavres.
L’autre problème s’est développé peu à peu, il est plus récurrent mais moins violent : je ne supporte pas quand mon bras droit se retrouve coincé, dans les transports en commun. Une gêne due à la position que j’ai eue pendant les plus de deux heures passées dans la loge près de la scène du Bataclan, le bras coincé contre le mur à cause de la promiscuité des lieux, où nous étions nombreux à nous cacher. J’ai fait plusieurs séances d’EMDR (une méthode psy qui stimule les sens pour soigner les flashes provoqués par le stress post-trauma), elles ont un peu amorti les choses, mais cela continue quand même, et reprend de plus belle depuis le début du procès.
À cause de tout cela, mes soirées, puis mes nuits, sont de plus en plus compliquées, et mes journées avec, à cause de la fatigue. J’ai l’impression de redevenir le “vampire” dont je parle dans mon livre : toujours à l’affût, jamais vraiment endormi, captant tous les sons m’environnant, sur le qui-vive pour anticiper tout danger, et dans l’insatisfaction, cherchant toujours à me nourrir… en l’occurrence d’informations.
C’est peut-être là, pourtant, que je peux trouver un peu de positif dans ce qui se passe depuis le 8 septembre. En 2016, j’étais addict aux infos sur les attentats, qui se multipliaient, et en plus toujours insatisfait et en colère à cause de ce que j’entendais. Je ressens moins cela ces dernières semaines. Certes, je cherche à connaître ce qui s’est dit et passé dans la salle d’audience quand je n’y suis pas, mais cela ne me semble pas aussi vital que l’année suivant l’attentat. En tout cas, cela ne me rend pas malade de ne pas immédiatement savoir.
Quand je suis allé aux audiences, j’ai évidemment été pris par l’ambiance très particulière. Entendre le policier de la brigade criminelle évoquer ses constatations le vendredi 17 septembre m’a fait du bien, au-delà de l’humanité et de la bienveillance dont il a fait preuve. Comme toutes les parties civiles, j’appréhendais ce qu’il allait dire, mais surtout montrer et faire entendre. Les nuits précédant l’audience avaient été encore plus agitées que d’habitude. Cela n’a pas été facile, mais finalement moins éprouvant que je le craignais. Je n’ai pas eu toutes les réponses que j’attendais, mais un certain nombre de choses importantes quand même, comme l’emplacement du corps de mon ami Vincent, tué par les terroristes, ou le timing, le déplacement des terroristes (malgré encore du flou et des débats). 
J’ai en fait la chance d’être, pour le moment, moins frustré que d’autres camarades parties civiles, pour lesquels certaines journées ont au contraire ravivé des choses difficiles, et posé plus de questions que donné de réponses. Je me suis même surpris à prendre plus par le mépris que la colère l’utilisation du terme “cocon” par une journaliste du Monde, pour critiquer la bienveillance de la Cour vis-à-vis des parties civiles. Enfin, je suis plutôt agréablement surpris par la relative indifférence des médias, et surtout des politiques. Je craignais la récupération, et une focalisation quotidienne sur le procès. Certes, il y a bien quelques moments où des politiques, notamment candidat·es à la présidentielle, y vont de leur petite phrase, mais cela passe bien après d’autres actualités, qui se chassent l’une après l’autre. Bon, ce n’est pas fini, la campagne n’a pas encore vraiment commencé…
Je ne comprends donc pas trop mon état physique et psychologique, cette résurgence des symptômes. C’est paradoxal avec ce recul, relatif, par rapport au déroulement du procès. Peut-être suis-je dans le déni ? Que cela me touche plus que je ne le pense ? Je ressens, il est vrai, une certaine frustration à ne pas aller plus souvent aux audiences, car je ne veux pas manquer trop de cours avec mes élèves. En même temps, je me dis que d’y aller trop souvent risque de me faire plonger dans l’addiction que je crains, et qui prend certaines parties civiles… Il va falloir que je trouve un équilibre dans les semaines et mois à venir.
Et puis, alors que j’y étais auparavant opposé, n’y voyant ni l’intérêt ni le besoin, je commence de plus en plus sérieusement à avoir envie d’aller témoigner à la barre.
Parler avec des victimes qui vont témoigner m’a fait un peu réfléchir sur l’utilité du témoignage. J’ai également écouté le podcast de “Life for Paris” sur le sujet. Je pense, si j’y vais, parler très peu de ce qui m’est arrivé, mais plus des conséquences, sur ma famille et mes proches, ceux de Vincent, et plus largement sur ce que je ressens de la société frappée par ces attentats. Je ne pense pas m’adresser aux accusés, qui restent des outils insignifiants pour moi. »

Christophe Naudin

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