Le blog des éditions Libertalia

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Un hommage de Raoul Vaneigem à son ami Marc Tomsin

jeudi 10 juin 2021 :: Permalien

Cher Marc,

Tu n’as jamais fait partie, tu ne feras jamais partie des morts-vivants qui perpétuent la longue agonie du vieux monde. C’est pourquoi je m’adresse à toi au nom de cette vivacité qui ne t’a jamais quittée et qui continuera d’être présente parmi nous. Car légataires des insurgées et des insurgés du passé, nous jetons les bases d’une véritable internationale du genre humain. Choisir le parti pris de la vie est désormais le seul recours contre ceux qui sèment la mort sur la terre entière. C’est le combat que tu as choisi de mener et ton amitié rayonnante avait souvent plus d’efficacité que bien des diatribes. L’érudition et la vigilance de l’éditeur nous ont donné des écrits rares et percutants. L’infatigable responsable de la Voie du jaguar a préparé la venue imminente des zapatistes qui débarquent porteurs d’un monde nouveau dans la vieille Europe si acharnée à les réduire en esclavage. Dans toutes les festivités à venir il sera l’ombre du personnage absent.
Mais je ne veux pas verser dans l’oraison funèbre.
Marc était avant tout un ami. Cette magie intime que sont les affinités électives nous avait fait proches. J’ai beau savoir que la mort t’a cueilli dans l’exaltation de Rosa Nera redevenue libre, je n’en reste pas moins convaincu qu’aucune mort n’est heureuse.
Néanmoins, nous étions pour ainsi dire en conversation lors de cet étincellement de l’enthousiasme qui t’a frappé. J’aime à voir dans cette fulgurance – funèbre pour nous, joyeuse pour toi – un appel à ne jamais désespérer ni de sa propre existence ni du monde, si délabré qu’il nous paraisse.
Tu as toujours eu l’art de persuader sans donner de leçons. Merci Marc.

Raoul Vaneigem, 9 juin 2021.

May la réfractaire dans Le Canard enchaîné

mercredi 9 juin 2021 :: Permalien

— REVUE de PRESSE —

Publié dans Le Canard enchaîné du 9 juin 2021.

Le joli mois de May

« Je t’ai détestée tout de suite, lui dit sa mère, j’ai failli mourir en te mettant au monde… » Fessées quotidiennes, dureté, manque de tendresse : May Picqueray (1898-1983) en fut marquée à vie. « C’est bien la conduite maternelle qui a fait naître en moi cette révolte contre l’injustice qui ne m’a jamais quittée. » Encore fallait-il que cette révolte trouve un sens et une cohérence…
C’est en 1919, au Bouillon Bourdeau, place Saint-Michel, à Paris, que May Picqueray rencontre Dragui. Et que sa vie change. Elle a 21 ans, travaille depuis l’âge de 11 ans, a séjourné au Canada pendant deux ans pour veiller sur un enfant épileptique, l’a vu mourir, et mourir ses parents, est rentrée seule en France, s’est vite mariée, a quitté son mari trois semaines après (il se droguait, la battait), a failli mourir de la grippe espagnole, a eu un enfant mort-né…
Dragui est serbe, étudiant en médecine et anarchiste. Il l’emmène écouter Sébastien Faure. C’est sur un texte de ce dernier que s’ouvre cette autobiographie de May Picqueray, un texte qui « a guidé toute ma vie », dit-elle. Quatre pages qui résument la doctrine libertaire. Oui, « les anarchistes veulent organiser l’entente libre, l’aide fraternelle, l’accord harmonieux »…
D’une plume vive et chaleureuse, elle se raconte et raconte le siècle. Le groupe anar des XIIIe et Ve. Les cafés-concerts comme La Muse rouge – « On chantait beaucoup, dans les milieux anarchistes » –, où elle voit Pierre Dac faire ses débuts. Les meetings et les manifs, les compagnons de combat comme le pacifiste Louis Lecoin, « la joie de vivre et l’amitié », l’affaire Sacco et Vanzetti (elle envoie une grenade par la poste à l’ambassade des États-Unis), la soirée au Kremlin où Trotski lui demande une chanson (et la voilà qui chante Le Triomphe de l’anarchie de son pote Charles d’Avray), les prisonniers qu’elle fait évader du camp du Vernet, les barricades de Mai-68, la création du journal Le Libertaire, etc.
Ah, un détail : May Picqueray a été correctrice pendant un quart de siècle au Canard. Lequel s’en honore encore.

Jean-Luc Porquet

Léo Frankel, communard sans frontières sur Bibliothèque Fahrenheit 45

mercredi 9 juin 2021 :: Permalien

— REVUE de PRESSE —

Publié sur Bibliothèque Fahrenheit 451, 8 juin 2021.

Léo Frankel naît et grandit en Hongrie, pays pluriconfessionnel et multiethnique. Il devient ouvrier d’art en orfèvrerie, après de courtes études, et s’initie au socialisme auprès de travailleurs, dans le sud de l’Allemagne où il s’est rendu pour perfectionner son métier. Julien Chuzeville reconstitue ses premiers engagements : sa rencontre avec Marx, à Londres, dès 1869 n’est pas avérée, sa participation au groupe de l’AIT du XIIIe arrondissement de Paris est difficile à dater avec précision. En revanche, il est bien signataire de la protestation contre l’arrestation de Varlin le 13 février 1870, et fondateur de la section allemande de Paris de l’AIT, qui comptera jusqu’à une quarantaine d’adhérents, puis son secrétaire-correspondant. Il est inculpé, lors de la vague de répression bonapartiste, pour appartenance à une « société secrète », puis condamné à deux mois de prison, avec 37 autres accusés.
À l’automne 1870, il intègre le 66e bataillon de la Garde nationale, basé dans le XIe arrondissement. Alors que le gouvernement d’Adolphe Thiers tentera de désarmer la Garde nationale, il doit se replier à Versailles et laisser place à la Commune, réclamée depuis des mois. Aux élections du 26 mars, Frankel est élu dans le XIIIe arrondissement et sera l’un des militant de l’AIT les plus actifs. Il fait partie de la commission du travail, de l’industrie et de l’échange. Julien Chuzeville rapporte scrupuleusement chacune de ses interventions dont il a réussi à retrouver trace dans la presse, les archives des délibérations ou des correspondances. Sous sa direction, la commission met en place plusieurs mesures sociales : suppression du travail de nuit des boulangers, réquisition au profit d’associations ouvrières des ateliers abandonnés, interdiction des amendes et retenues sur salaires, indemnités journalières pour les femmes illégitimes des gardes nationaux équivalentes à celles des femmes légitimes, etc. « Frankel figure parmi les militants les plus avancés de l’AIT, en faveur de l’égalité femmes-hommes notamment. » Ses propositions ne sont pas toutes acceptées : suppression des mont-de-piété, journée de huit heures, etc.
Pendant la Semaine sanglante, il fait partie du Conseil qui se regroupe dans le XIe arrondissement et défend une barricade rue du Faubourg-Saint-Antoine, où il est gravement blessé. Il parvient à échapper à la répression versaillaise avec l’aide d’Élisabeth Dimitrieff, et à rejoindre la Suisse. Se sachant recherché, il fuit à Londres, par la Belgique et sera condamné à mort par contumace le 19 novembre 1872. Après avoir intégré, à l’automne 1871, le cercle des proches de Marx, il est élu à l’unanimité, avec deux autres communards, comme membre du conseil général de l’AIT, le 22 août 1872. Il continuera à publier de très nombreux articles qui auront une certaine influence, et à participer à de nombreux journaux, car comme il l’écrivait dans l’Arbeit-Wochen-Chronik : « Une des armes les plus efficaces dans les mains des opprimés contre la classe dominante est la presse. »
Fin 1875, il s’installe à Vienne pour participer à l’essor du mouvement ouvrier en Autriche-Hongrie. Il milite pour le suffrage universel et, pour contourner l’interdiction qui vise toute formation d’associations socialistes, il cofonde le Parti des non-électeurs (Nemválasztók Pártja), en avril 1878. En juin 1881, il est condamné pour avoir publié un texte antimilitariste à près de deux ans de prison. Dès lors, il essaie de se faire plus discret, puis revient vivre à Paris à partir de 1889, après y avoir participé au congrès socialiste qui fonde la Deuxième Internationale. Sa santé se dégradera rapidement : il meurt de tuberculose le 29 mars 1896 et sera enterré quelques jours plus tard au cimetière du Père-Lachaise.
Son énergie et son engagement permanent impressionnent. Fort de ses recherches, Julien Chuzeville s’est efforcé, autant que faire se peut, de rapporter les propos et les prises de position de Léo Frankel, démontrant, s’il en était besoin, qu’il était avant tout un « internationaliste en actes ».

Ernest London, le bibliothécaire-armurier

Postface à la première édition du Mexicain, de Jack London (2007)

mercredi 9 juin 2021 :: Permalien

In memoriam Marc Tomsin (1950-2021).

Marc et Jorge sont tous deux militants actifs au Comité de solidarité avec les peuples du Chiapas en lutte (CSPCL). Nous les avons rencontrés pour faire un point sur la situation politique du Mexique, près d’un siècle après la publication de la nouvelle de Jack London. Fondamentalement, les raisons de se révolter perdurent.

La nouvelle Le Mexicain a été publiée pour la première fois en août 1911. La narration est ancrée dans l’histoire du début du XXe siècle. Pourtant les motivations qui poussent Felipe Rivera, le jeune boxeur, à quitter son pays, notamment la misère et la répression, semblent toujours d’actualité. Où en sont les Mexicains, socialement, en 2007 ?
Jorge : Le Mexique traverse des périodes cycliques. Il a commencé le XXe siècle avec une révolution. Cette révolution venait de loin, notamment des luttes du XIXe siècle, mais elle s’est concrétisée par la chute du dictateur Porfirio Diaz, en 1911. Les facteurs sociaux à l’origine de la révolution étaient nombreux : l’excessive concentration de la terre d’abord, l’absence de droits pour les travailleurs et puis, bien entendu, la répression. Dans la nouvelle Le Mexicain, Jack London raconte le massacre des huit cents grévistes de Rio Blanco, en janvier 1907. Un siècle après, c’est vrai, il semble que rien n’ait vraiment changé. Certains milliardaires concentrent toujours les capitaux, et une clique, le Parti révolutionnaire institutionnel (PRI), a conservé le pouvoir pendant soixante et onze ans, au nom de la Révolution, mais sans jamais prendre la moindre mesure révolutionnaire ! Depuis plus d’une décennie, une grande révolte indienne a vu le jour. Elle a démarré avec l’insurrection zapatiste du 1er janvier 1994, c’est un mouvement qui dure et qui se développe.
Marc : Le XIXe siècle mexicain a commencé avec la guerre d’indépendance en 1810, une guerre populaire contre les Espagnols. Le cycle s’est poursuivi en 1910, puis en 1994.
Jorge : Le soulèvement de 1994 s’attaquait au régime de parti unique d’État instauré depuis la Révolution mexicaine. Les choses ont changé depuis l’année 2000, le PRI n’est plus au pouvoir, il a été remplacé par le Parti d’action nationale, le PAN, de Vicente Fox. Mais la révolte contre les caciques du PRI se poursuit, comme dans l’Oaxaca dernièrement.
Marc : Aujourd’hui, contrairement au siècle dernier, une partie importante de la population mexicaine vit de l’autre côté de la frontière nord. Les revenus envoyés font vivre les familles.
Jorge : L’argent gagné par les migrants clandestins qui récoltent le melon, la pastèque, les oignons ou les oranges en Californie et au Texas dépasse, désormais, l’argent du pétrole, du tourisme ou du narcotrafic. Cet argent soulage la vie des communautés indiennes paysannes, tandis que l’argent du narcotrafic sert avant tout à corrompre les partis et que l’argent du pétrole va directement dans les poches des gouvernants. L’exploitation de la ressource pétrolifère provoque de grands dégâts environnementaux. Les gisements brûlent et détruisent les rivières, les lagunes, la forêt. C’est la raison qui pousse les communautés indiennes à s’organiser pour se réapproprier des terres qui leur appartiennent et sur lesquelles, malheureusement, on a trouvé du pétrole.

Où se situent ces gisements de pétrole ?
Jorge : On les trouve surtout le long du golfe du Mexique. Sur l’autre façade maritime, on a des minerais. Du jour au lendemain, des compagnies américaines ou françaises arrivent, exploitent les terres et polluent les ressources d’eau potable. La lutte des communautés indiennes vise à défendre les ressources naturelles.

Que représente la part de la population indienne au Mexique ?
Jorge : C’est très variable, cela dépend des États. Les Indiens sont nombreux dans le Sud, dans les États d’Oaxaca, du Guerrero, au Chiapas… Dans l’Oaxaca, par exemple, tu as un peu plus de trois millions d’habitants, dont au moins un tiers sont indiens.
Marc : Les statistiques officielles affirment que sur cent millions de Mexicains, dix millions sont considérés comme « indigènes », c’est-à-dire parlant encore leur langue. Ces langues sont très nombreuses, plus de cinquante. Certaines, comme le nahuatl, sont parlées par deux millions de personnes, principalement dans les États méridionaux (Puebla, Veracruz, Hidalgo et Guerrero), d’autres n’ont que quelques milliers de locuteurs. Dire que les Indiens représentent un dixième des Mexicains ne signifie grand-chose, car le Mexique est complètement marqué par le métissage. La mascarade officielle offre aux Indiens des musées, des monuments qui rappellent le passé précolombien, mais cet espace honorifique est un tombeau. Or les populations indiennes sont tout sauf mortes. Elles sont bien vivantes dans les quartiers populaires des villes, dans les communautés, dans les villages. La dynamique est encore plus visible depuis l’insurrection zapatiste de 1994, qui a sonné le réveil. Outre 1994, une autre date importante est bien entendu 1992, avec les célébrations du cinquième centenaire de la colonisation de l’Amérique. J’étais, il y a peu de temps, dans un village otomi situé à une centaine de kilomètres de Mexico. Ce village s’est revendiqué indien à partir de l’année 1992. Les festivités liées au cinquième centenaire ont en effet provoqué la naissance d’une conscience et d’un mouvement se réclamant de « 500 ans de résistance indienne, populaire et noire ». Pour sa part, André Aubry, un anthropologue français installé depuis trente-six ans à San Cristobal de Las Casas, au Chiapas, cite souvent un grand forum qui s’est déroulé dans cette ville en 1974, soit vingt ans avant l’insurrection zapatiste. Ce forum était organisé par Samuel Ruiz, évêque appartenant à la théologie de la libération, en l’honneur de Bartolomé de Las Casas. Pour la première fois, les délégations indiennes parlèrent leur langue, revendiquèrent leur existence, leurs luttes, et ne firent plus de la figuration. Une autre date évidente, mais non liée directement au mouvement indigène, est 1968…

En 1968, la contestation était urbaine. Aujourd’hui, elle semble davantage rurale…
Jorge : En 1968, la contestation était urbaine et populaire, mais à sa tête se trouvaient fondamentalement des étudiants et des groupes idéologiques. Suite à la répression orchestrée par le gouvernement, on a assisté à une radicalisation, et de nombreux militants se sont tournés vers la lutte armée. Ont suivi des années noires avec beaucoup de morts, et plus de cinq cents disparus. Ces années noires ont touché toute l’Amérique latine.
Si l’on parle beaucoup des communautés indiennes ces temps-ci, c’est parce que ce sont elles qui ont payé le plus lourd tribut à chaque soulèvement, que l’on parle de la guerre d’indépendance, de la Révolution de 1910 ou de la lutte contre le grand capital (pétrole et chemins de fer). Il se passe la même chose à Oaxaca aujourd’hui. Tout a commencé par des revendications salariales d’enseignants. Leur mouvement a été réprimé, et une assemblée, l’Appo, s’est créée : le peuple a rejoint le mouvement. Or la femme au foyer tient un discours bien plus radical que n’importe quel homme politique, car elle parle de son vécu, de son quotidien. Oaxaca nous aide à comprendre comment se sont générées les révoltes mexicaines à travers l’histoire. La classe dominante a toujours nié la capacité de réfléchir et de s’organiser des Indiens. Ces Indiens ne demandent pourtant que des choses absolument fondamentales comme l’éducation, la santé, le logement, la liberté de circulation, et enfin, davantage de démocratie et de justice. Il faut bien comprendre que certains peuples du Mexique vivent à côté de grandes centrales hydroélectriques mais n’ont pas accès à l’électricité ! Le gouvernement inaugure des hôpitaux, mais il n’y a ni infirmières, ni médecins, ni médicaments !
Marc : Au Mexique comme dans le reste du monde, 1968 a touché le système scolaire et le monde étudiant. Après le massacre du 2 octobre de la place des Trois-Cultures (plusieurs centaines de morts), les mouvements qui se sont développés étaient souvent portés par des instituteurs, formés dans des écoles normales, en ville. Un des personnages influents de la révolte de l’Oaxaca, un Zapotèque de la Sierra Norte, était étudiant à Mexico en 1968. Quand il est retourné chez lui, une fois diplômé, il est revenu avec une expérience politique qu’il a croisée avec l’histoire paysanne de ses parents. Un de nos amis, Carlos Manzo, est retourné vivre dans son village d’origine, mais il est lui aussi passé par l’université de Mexico (UNAM). En revanche, si l’on parle des zapatistes du Chiapas, ils sont à 99,9 % un mouvement indigène. Je ne connais pas de commandant zapatiste qui soit passé par l’université, donc par la ville, Marcos faisant exception, évidemment, qui est arrivé au Chiapas en 1984.

La Commune d’Oaxaca restera le grand mouvement de l’année 2006. C’est un mouvement très populaire localement. Mais est-il soutenu dans le reste du Mexique ?
Jorge : Contrairement à la lutte des zapatistes en 1994, la lutte de la Commune d’Oaxaca a mobilisé beaucoup plus de monde localement. Les affrontements ont été très violents, notamment le 2 novembre, où la police fédérale préventive s’est tristement illustrée. Les gens du quartier sont descendus dans la rue pour défendre leur université, même s’ils n’y ont jamais étudié, car ils y ont vu un symbole à ne pas laisser fouler par les bottes militaires. La solidarité nationale et internationale a tardé, elle n’a pas été aussi radicale et déterminante que pour les zapatistes, probablement parce que les révoltés d’Oaxaca sont moins bons communicateurs, et parce qu’il y a eu une certaine méfiance à l’égard des groupuscules politiques. La révolte a éclaté suite à un ras-le-bol de la population, mais elle couvait depuis longtemps.
Marc : En suivant les rencontres liées à L’Autre Campagne des zapatistes, certaines en villes, d’autres dans les villages, j’ai constaté que les parties de la population mexicaine les plus sensibles à la transformation de l’existence étaient d’une part les peuples indigènes, on en a déjà parlé, et d’autre part la jeunesse. Cela se voit à travers une floraison d’activités urbaines : musique, création de radios, Internet, etc. En revanche, le reste de la population mexicaine se mobilise moins, et beaucoup ont les yeux tournés vers la frontière nord. Il y a des ferments de transformation sociale, mais les classes moyennes et une partie de ceux qui pensent encore s’en sortir par leur travail se sont montrés très peu solidaires avec Oaxaca. À Mexico, les manifestations de soutien ne comptaient que quelques milliers de personnes, ce qui est très peu pour une ville de cette ampleur (vingt millions d’habitants), et surtout, cela n’a rien à voir avec la mobilisation en faveur des zapatistes.

Quel regard portez-vous sur la période 1994-2007 ?
Jorge : En janvier 1994, au Chiapas, pendant quelques jours, les affrontements ont été extrêmement durs. L’armée est intervenue en bombardant. Il y a eu des centaines de victimes. La situation politique mexicaine, entre 1995 et 2006, a ensuite beaucoup changé. Pendant quelques années, les Mexicains ont cru en la possibilité d’un jeu démocratique réel. D’abord parce que le pouvoir quasi unique du PRI a été démantelé. Puis la signature de l’Accord de libre-échange nord-américain (Alena) a donné l’illusion de l’accès du Mexique au statut d’État reconnu, membre du « premier monde », aux côtés des États-Unis et du Canada. Cet accord s’est traduit par la paupérisation de la population rurale. Enfin, l’arrivée au pouvoir du président Vicente Fox en 2000, membre du PAN (un parti qui comprend des fractions quasiment fascistes), a laissé croire à une alternance politique. On revient de loin avec le nouveau recours à la fraude lors de la dernière élection présidentielle, celle du 2 juillet 2006.
En 1994, il y avait encore des illusions sur la gauche institutionnelle au Mexique, celle du Parti de la révolution démocratique (PRD) notamment. Cette gauche ne soutient plus les mouvements sociaux, jugés trop subversifs. Le parti de la peur, de la crainte, règne là aussi.

Pouvez-vous nous parler de L’Autre Campagne et de la VIe Déclaration de la forêt Lacandone des zapatistes ?
Marc : Dans la VIe Déclaration, les zapatistes dénoncent la classe politique dans son ensemble, ils rejettent toute alliance, tout contact avec la gauche institutionnelle, dans les partis ou les organisations syndicales. Ils prennent le risque de l’isolement. Ils se situent également hors de l’influence des grands médias. Or le Mexique est un pays où règne la télévision. Les deux principales chaînes n’ont évidemment jamais eu la moindre inflexion pour les mouvements rebelles, mais avec la presse écrite, comme le quotidien La Jornada ou l’hebdomadaire Processo, un bout de chemin avait été fait…

Que dire des conditions de travail ?
Jorge : C’est toujours le XIXe siècle ! Notamment dans les maquiladoras, les zones franches. Avant, elles ne se trouvaient que dans la bande frontalière entre le Mexique et les États-Unis. Il y en a aujourd’hui un peu partout dans le pays, c’est un des résultats de la politique néolibérale. Les conditions de travail de millions d’employés y sont dignes de l’esclavage. En cas de grossesse, les femmes sont licenciées ; chaque passage aux toilettes est décompté du temps de travail ; il n’y a aucune pause du matin au soir, même pour fumer une simple cigarette ; les salaires sont misérables, et, enfin, il est interdit de se syndiquer ! Avec un tel tableau, que dire sinon que le Mexique se dirige vers une nouvelle explosion sociale digne de celle de 1910 !

Et ici, que peut-on faire pour les peuples du Mexique se battant pour leur dignité ? On rejoint le CSPCL ? Et d’ailleurs, depuis quand existe ce comité et que fait-il ?
Marc : Cela fait douze ans que le CSPCL existe, puisque nous avons commencé notre activité en 1995. Nous y participons tous les deux depuis l’origine, ce qui n’est pas le cas de la plupart de ceux et celles qui sont aujourd’hui actifs dans ce comité de solidarité. Au niveau social, cela me rappelle une expérience que j’ai vécue après 1968, dans un comité d’action de quartier, près de la place des Fêtes, à Paris. Le CSPCL est une structure locale. Contrairement au CSIA/Nitassinan, le Comité de solidarité avec les Indiens des Amériques, avec qui nous entretenons les meilleures relations, nous n’avons ni organisation nationale ni adhérents. Ce comité est avant tout une assemblée ! Pour rencontrer le CSPCL, il suffit de venir le mercredi soir au 33 de la rue des Vignoles pour discuter avec ceux qui s’y réunissent. Nous n’avons pas de secrétariat, pas de locaux à nous. Ce qui fait que depuis douze ans, le collectif a maintenu une certaine spontanéité et qu’il reste fréquentable, malgré un manque d’organisation évident. Dans certains domaines, notamment en matière de solidarité économique, de grands progrès ont été faits, avec, depuis 2001, l’initiative autour du café zapatiste, acheté aux coopératives du Chiapas et vendu en direct ici. L’association Échanges solidaires, qui s’est créée pour assurer la distribution de ce café, permet un véritable soutien économique à certaines communautés, à travers les caracoles et les conseils de bon gouvernement. Dans le domaine de l’information, une des tâches premières justifiant l’existence du collectif, nous avons fait des progrès certains entre 1995 et 2007. À travers Internet (cspcl.ouvaton.org), le comité de solidarité est devenu une source d’information réelle et fiable sur les luttes du Chiapas, mais aussi du reste du Mexique. De fait, sur Oaxaca, c’est le site du CSPCL qui a été le plus sûr et le plus précis en termes d’informations. Les séjours des uns et des autres au Mexique ont renforcé les liens sur place. Et la participation de Mexicains au comité a porté ses fruits. Ceux qui sont retournés au Mexique ont maintenu des liens, ce qui nous permet d’avoir une assise là-bas, y compris au sein de la radio pirate de Mexico Ké Huelga. Le dernier aspect est humain. Si ce comité a traversé douze années, c’est parce que des liens affectifs forts s’y sont créés, y sont vivants.
Jorge : L’une des qualités de ce comité, et c’est une chose que l’on doit aux zapatistes, est le respect de la parole de l’autre et le refus de la langue de bois. Dès le début, avec les peuples du Chiapas en lutte, nous avons toujours travaillé sur le principe de l’échange : nous observons attentivement les choix politiques qu’ils font, et, réciproquement, ils nous demandent de leur raconter les luttes menées ici, pour les sans-papiers, contre le CPE. Cela nourrit les réflexions et les pratiques des uns et des autres.

Marc

mardi 8 juin 2021 :: Permalien

Marc Tomsin

Compagnon de longue date des mobilisations zapatistes, éditeur de Ludd puis de Rue des Cascades, animateur du site La Voie du jaguar, correcteur portant haut l’étendard syndical, Marc Tomsin (1950-2021) vient de mourir. Il était la bonté même.

C’est grâce à lui que nous sommes allé·es au Chiapas, que nous avons fait la rencontre de Raoul Vaneigem, que nous avons tant appris sur l’édition indépendante et critique et sur ce qu’elle exige.

Il va terriblement nous manquer.

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