Le blog des éditions Libertalia

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Petite histoire du gaz lacrymogène sur Antiopées et Lundimatin

mardi 12 novembre 2019 :: Permalien

— REVUE de PRESSE —

Publié sur Antiopées et Lundimatin #214, 1er novembre 2019.

On pardonnera volontiers à l’éditeur français de ce livre l’anachronisme de son sous-titre. L’édition originale datant de 2017, il ne pouvait y être question des Gilets jaunes, leur irruption sur les ronds-points datant comme chacun sait du 17 novembre 2018. Il est vrai, comme le dit Julius Van Daal dans la préface qu’il a rédigée pour l’édition française, que « le 1er décembre 2018, une grêle de 15 000 grenades lacrymogènes s’est abattue sur Paris en quelques heures, établissant une sorte de record ». Et l’on comprend que Libertalia ait voulu situer ce livre remarquable sur l’histoire des gaz de combat utilisés par la police au cœur de l’actualité récente en France, probablement afin de mieux le vendre. Il aurait pu s’en passer, je crois, car la qualité du travail d’Anna Feigenbaum mérite à elle seule qu’on la lise. Elle-même, dans son avertissement, précise que si son ouvrage est « le fruit de cinq années de recherche », qu’il est « nourri d’une longue consultation des archives, de dizaines d’entretiens, de centaines de conversations, de milliers d’articles de presse, de plusieurs enquêtes sur l’expédition de millions de grenades à gaz – et de quelques visites à des salons internationaux de la sécurité » et qu’il propose « une synthèse de milliers d’heures de travail de recherche effectué par d’autres […] pendant plus de neuf décennies », il est surtout centré sur le monde anglo-saxon et il y manque « une histoire du rôle de la France et de l’Allemagne dans le développement du gaz lacrymogène et du lien entre le colonialisme européen et l’essor des armes moins létales » (c’est moi qui souligne).

On aurait aussi pu appeler ce livre « Histoires d’enfumage », car il montre que ce qui devait devenir l’industrie de la communication s’est développée en même temps que celle de ces fameuses armes soi-disant « non-létales », selon la terminologie des marchands d’armes et de la police.

Cette histoire a une préhistoire – voici déjà plus de deux millénaires, « les dynasties régnantes en Inde auraient utilisé des écrans de fumée, des vapeurs somnifères et des armes incendiaires sur le champ de bataille ». Plus proche de nous, et plus sinistre, il faut rappeler les enfumades du Dahra pratiquées en 1845 par l’armée française en Algérie. « En juin, le colonel Pélissier fit allumer un brasier à l’entrée d’une caverne où s’était réfugiée une partie de la tribu révoltée des Ouled Riah, provoquant la mort de plus de sept cents personnes » (hommes, femmes et enfants). Le colonel de Saint-Arnaud, quant à lui, enterra vivants, en bouchant les issues de la grotte où ils s’étaient réfugiés, les Sbéah : « La terre couvrira à jamais les cadavres de ces fanatiques, écrivit-il. […] Il y a là-dessous cinq cents brigands qui n’égorgeront plus les Français. Ma conscience ne me reproche rien. »

L’histoire du lacrymo proprement dit commence avec la boucherie de 14-18. Il semble que ce soient les militaires français, encore eux, qui aient eu les premiers la riche idée de balancer des gaz sur les tranchées allemandes. Et ce n’est pas un hasard si ce furent eux : en effet, nous apprend Feigenbaum, « la police française travaillait, dès avant la Première Guerre mondiale, à l’élaboration de produits chimiques destinés à déloger les barricadiers. Les autorités françaises, tirant la leçon des révolutions du XIXe siècle, cherchaient une arme capable de pénétrer une barricade avec davantage d’efficacité que le tir des fusils et même que celui des canons, pour briser l’esprit collectif qui unissait les barricadiers. »

Après la guerre, les armes chimiques furent interdites sur le champ de bataille par les conventions internationales. Toutefois cette interdiction fut interprétée différemment d’un côté et de l’autre de l’Atlantique, aux États-Unis et en Grande-Bretagne. Dans ce dernier pays, en effet, prévalut durant deux décennies environ un discours somme toute assez logique, tel celui du lord du Sceau privé estimant qu’il était « impossible de soutenir plausiblement que le gaz lacrymogène puisse être utilisé en cas de désordres civils mais pas sur le champ de bataille. » Les Américains, par contre, ne s’embarrassèrent point de tels scrupules : « Pourquoi les États-Unis », déclara le général Amos Fries, personnage clé de l’histoire du gaz lacrymogène, « ou tout autre pays hautement civilisé, renonceraient-ils à la guerre chimique ? Il est absurde de prétendre que son usage contre des sauvages n’est pas une méthode juste et loyale, sous prétexte que les sauvages n’en sont pas équipés. Aucune nation ne tient compte de cela, de nos jours. Si les troupes américaines qui combattaient les Moros aux Philippines l’avaient fait, il aurait fallu que nos soldats ne soient vêtus que d’un pagne et ne se servent que d’épées et de lances. » Cela aussi avait le mérite d’être logique… Solidement appuyé sur cette conviction, Amos Fries, au prix d’un intense effort de lobbying, réussit à obtenir des millions de dollars pour le Chemical Wars Service qu’il dirigeait. Voici ce que disait de lui un journal spécialisé, Gas Age Record, dans son numéro daté du 6 novembre 1921 : « [Fries] a bien étudié la question de l’emploi des gaz et des fumées pour mater tant les foules que les sauvages […] dès que les officiers de police et les administrateurs coloniaux se seront familiarisés avec le gaz comme moyen de maintenir l’ordre et d’affermir leur pouvoir, il y aura une telle diminution des désordres sociaux et des soulèvements de sauvages qu’elle équivaudra presque à leur entière suppression. » Et d’énumérer les avantages du gaz : « […] soustraire l’individu à l’humeur collective de la foule […] l’officier qui commande n’a pas besoin d’hésiter avant de donner à ses hommes l’ordre de s’en servir. » Bien financé, Fries put embaucher des dizaines de chercheurs, mais aussi investir dans l’autre nerf de la guerre, la communication. Les premières applications de cet « art nouveau […] furent destinées à donner une image positive des compagnies minières qui stipendiaient des nervis pour briser violemment, le plus souvent avec l’aide de la police, les grèves de mineurs. Une ample campagne de presse présentait le gaz lacrymogène comme une arme “sans danger”, idéale pour réprimer les fauteurs de trouble en tout genre. Cette croisade était en fait destinée à fournir aux autorités, à la police, aux fabricants d’armes chimiques et aux militaires un moyen de contrôler les foules mécontentes, tout en le parant d’une image morale positive. Ce fut cette découverte essentielle, en matière de relations publiques, qui alimenta la croissance de ce que l’on appelle aujourd’hui le marché du maintien de l’ordre “à létalité réduite”. »

Ce marché explosa littéralement à la suite de la crise de 1929, durant la Grande Dépression. Évidemment, il y avait beaucoup de mécontentement, et par suite beaucoup de manifestations… Une commission sénatoriale américaine qui enquêta sur l’usage du lacrymogène durant ces années-là conclut qu’il s’en était vendu pour une somme équivalant à vingt et un millions de dollars actuels entre 1933 et 1937.

Pendant ce temps-là, les choses évoluèrent aussi au Royaume-Uni. En effet, de plus en plus d’administrateurs coloniaux réclamaient la possibilité d’utiliser des armes « non-létales » afin de contrôler les foules qui se rebellaient contre la tutelle coloniale. En 1933, le ministère de la Guerre produisit un mémorandum qui ouvrit la voie au gaz lacrymogène. Il avançait « cinq points en faveur de cette nouvelle technique antiémeute : éviter de procurer des martyrs au camp adverse ; atteindre tous les manifestants d’un seul coup ; limiter la nécessité de recourir à l’armée contre des civils ; permettre aux policiers de disperser des foules sans avoir à attendre qu’elles se déchaînent ; réduire le nombre de policiers nécessaires au maintien de l’ordre public ». Je souligne car cet argument sur l’anticipation de l’émeute est tout à fait intéressant dans la mesure où, aujourd’hui, les responsables gouvernementaux en charge de la répression des manifestations affirment en général exactement l’inverse : ainsi le sinistre de l’Intérieur Castaner et son acolyte Nuñez n’ont-ils cessé de prétendre, durant l’ « année jaune » qui vient de s’écouler, que les armes « à létalité réduite » dont David Dufresne a recensé les ravages5 n’auraient jamais été utilisées contre des foules pacifiques, mais bien contre des « émeutiers ». Foutaises, évidemment6. Mais la com’ a fait des progrès depuis ses débuts dans les années vingt du siècle passé. L’une des étapes décisives de ce progrès fut constituée par les travaux de la commission Himsworth sur l’usage du gaz lacrymogène et ses effets à Derry, en Irlande du Nord. En 1969 eurent lieu dans cette ville de graves agressions perpétrées par les loyalistes (protestants et partisans du maintien dans le Royaume-Uni) contre les populations pauvres des quartiers catholiques de Derry. Les loyalistes furent protégés et même appuyés par la police, et un déluge de gaz lacrymogènes s’abattit sur le quartier catholique du Bogside. Lors de leur marche annuelle commémorant une victoire d’un prince d’Orange contre des troupes irlandaises, les loyalistes attaquèrent ce quartier. Les habitants se défendirent et les repoussèrent. La police d’Irlande du Nord intervint en protection des loyalistes. À la suite de ce que l’on appela la « bataille du Bogside », et en raison d’une certaine émotion soulevée en Grande-Bretagne par les méthodes brutales de la police, fut mise sur pied une commission d’enquête présidée par un éminent médecin londonien, Sir Harold Himsworth. On pouvait s’attendre à ce que cette commission, très « propre sur elle » et nommée par la puissance coloniale, minimise les effets des armes utilisées, et en particulier du gaz lacrymogène. Négligeant, ou même réfutant tous les témoignages des victimes et des personnes qui les avaient soignées, le plus souvent en dehors des hôpitaux – contrôlés par des médecins loyalistes –, la commission livra une conclusion pour le moins surprenante : les effets du CS (gaz lacrymogène) devaient, selon elle, être considérés comme « davantage analogues à ceux d’un médicament qu’à ceux d’une arme ». À l’évidence, la commission n’avait existé que comme caution « humanitaire » du ministère de l’Intérieur anglais. On devrait faire passer le mot à Christophe Castaner. Une commission ad hoc pourrait ainsi nous expliquer que les yeux crevés, les mains arrachées et autres traumatismes subis par les manifestant·e·s, sans parler de la mort d’une dame âgée à Marseille, ne sont que des effets secondaires et somme toute mineurs de la médication recommandée au pays par les bons docteurs d’En marche… (Ce qui est probablement assez proche de leur point de vue.)

Même si cet avis de la commission Himworth, qui date du début des années 1970, peut paraître absurde, surréaliste, grotesque ou que sais-je encore, il faut pourtant constater qu’il a été systématiquement cité depuis chaque fois qu’un gouvernement voulait minimiser les effets des armes « non-létales ». Et que l’industrie des armes « à létalité réduite » se porte bien : elle pèse aujourd’hui, au niveau mondial, près d’un milliard et six cents millions de dollars. Ses représentants se retrouvent régulièrement au sein de salons internationaux comme Milipol, l’un des plus courus, qui se tient chaque année au parc des expositions de Villepinte, non loin de Paris. C’est là qu’Anna Feigenbaum a rencontré une commerciale de la société israélienne Ispra, à qui elle a demandé ce qu’étaient les cylindres bleus alignés sur une des étagères du stand et qui ressemblaient à des grenades en carton. La vendeuse lui a répondu qu’il s’agissait de grenades lacrymogènes « biodégradables » dont la production « participe de l’effort d’Ispra pour remplacer des matériaux dangereux par d’autres, “moins nocifs pour l’usager comme pour l’environnement”. » Sans blague ! Ces grenades écolos sont fabriquées en fibre de verre composite qui disparaît entièrement au moment de l’explosion… et surtout, elles constituent « une réponse intelligente et raffinée » (dixit Ispra) à ce que les spécialistes du secteur appellent le « phénomène du retour à l’envoyeur » (quand les personnes ciblées par la police lui renvoient ses grenades).

Les marchands d’armes et leurs clients ne reculent décidément devant rien pour fourguer leur camelote, nous l’envoyer sur la gueule, puis s’en foutre, de notre gueule. Ainsi Castaner peut-il soutenir qu’il n’a jamais vu de « violences policières » contre les Gilets jaunes ou Macron ne pas supporter que l’on prononce même ces mots dans un État de droit comme la France.

Bref, lisez Anna Feigenbaum, ce bouquin regorge d’informations (y compris d’ailleurs sur les oppositions aux armes de la police, dont elle est elle-même une militante), dont je n’ai donné ici qu’un aperçu.

Franz Himmelbauer

Eugène Varlin, ouvrier relieur dans la revue de l’IHS-CGT

mardi 12 novembre 2019 :: Permalien

— REVUE de PRESSE —

Publié dans la revue de l’IHS-CGT, octobre 2019.

Les écrits d’Eugène Varlin
ou la naissance du mouvement ouvrier en France

Voici enfin rassemblés la totalité des écrits d’Eugène Varlin, ouvrier relieur, qui a joué un rôle décisif dans la fondation de la section parisienne de l’Association internationale des travailleurs (appelée depuis Première Internationale) et dans son développement en France. Varlin va tenir une place importante dans le déclenchement de l’insurrection qui installe la Commune de Paris (1871) et dans l’éphémère aventure de cette Commune révolutionnaire. Varlin n’était pas un théoricien mais un homme d’action qui pensait. Ses écrits sont donc un témoignage saisissant du développement des grèves, des journaux et des organisations ouvrières dans la décennie 1860-1870. Disons tout net au futur lecteur que Varlin n’a pas eu le temps d’écrire sur la Commune elle-même : au cœur de l’action quotidienne, il a été fusillé au lendemain de la défaite des ouvriers parisiens.
Michèle Audin a réuni lettres, articles, plaidoyers, circulaires et autres comptes rendus et il faut lire ces écrits pour connaître et comprendre la naissance du mouvement ouvrier dans notre pays. Une biographie en introduction permet de situer l’époque et Michèle Audin remet brièvement chaque « écrit » de Varlin dans son contexte, ce qui rend la lecture fluide et plus instructive encore.
Nous avons découvert Michèle Audin lors de la présentation de l’ouvrage dans les locaux de son éditeur-libraire, Libertalia. Mathématicienne, elle a écrit des ouvrages dans sa spécialité́, féministe, des romans historiques et, passionnée par la Commune de Paris, un roman ; elle tient un blog sur le sujet. Et quand il lui reste du temps (!), elle est membre de l’Oulipo ce qui ne peut laisser indifférent nos amis typographes et correcteurs.
En introduction au débat, elle pose tout d’abord la méfiance qui était sienne d’une certaine hagiographie qui fait de Louise Michel « la Vierge rouge » et de Varlin un « Christ prolétarien ». Avant de découvrir que notre homme était avant tout un modeste militant, rigoureux, méthodique, attaché aux petites choses qui font vivre les grandes idées. Prenant au sérieux le slogan « l’émancipation des travailleurs sera l’œuvre des travailleurs eux-mêmes », il défendit, contre Karl Marx, l’idée que si les élites « républicaines » soucieuses d’émancipation sociale pouvaient adhérer à l’Internationale, seuls les travailleurs pouvaient y occuper des fonctions d’animation de l’organisation. Un débat qui garde une certaine actualité…
Et pour celles et ceux qui en veulent plus, procurez-vous la brochure éditée par notre IHS : Varlin, relieur et communard, 2011.

J.-Y. L

Entretien avec William Blanc dans Contretemps

mardi 12 novembre 2019 :: Permalien

— REVUE de PRESSE —

Publié dans Contretemps, 21 octobre 2019

Politiques de la culture populaire.
Entretien avec William Blanc

Historien médiéviste, William Blanc est l’auteur de trois livres publiés aux éditions Libertalia : Le Roi Arthur. Un mythe contemporain (2016), Super-Héros. Une histoire politique (2018) et Winter is coming. Une brève histoire de la fantasy (2019). Il discute dans cet entretien des dimensions politiques des comics et de la fantasy, en particulier la manière dont le contexte politique influe sur la production, et comment ces éléments centraux de la culture populaire contemporaine rencontre les questions de justice sociale, d’antiracisme, de féminisme, mais aussi de rapport à la science et à l’écologie.

Dans vos ouvrages, vous travaillez sur les ressorts politiques de formes culturelles populaires (les comics, la fantasy, le mythe arthurien sous diverses déclinaisons) à travers l’histoire. Ces objets culturels ou littéraires sont parfois nés dans les marges, comme les comics, avant d’entrer dans la culture de masse pour certains, particulièrement à travers les adaptations cinématographiques.
Dans quelle mesure ce caractère populaire a-t-il permis de maintenir une distance vis-à-vis du pouvoir voire d’être le lieu d’une critique de celui-ci et, en retour, quel contrôle a pu être exercé sur ces domaines (en particulier les comics) ? Ou encore de quelles façons les classes dirigeantes ont-elles œuvré à s’approprier certains aspects, personnages ou récits à leur avantage ?

La question des marges est importante lorsque l’on parle des super-héros ou de la fantasy, car ce sont deux genres qui ont été inventés, de prime abord, comme des arts de la révolte.
La fantasy a ainsi été créée par des auteurs qui rejetaient les dérives du monde moderne et industriel, William Morris, bien sûr, mais aussi J.R.R. Tolkien. Plus tard, dans les années 1960 et 1970, le genre a durablement influencé toute la génération contestataire aux États-Unis, mais aussi en Angleterre. Là encore, il s’agissait de dénoncer les dérives de la société́ de consommation. Il y a ainsi eu, parmi les premiers militants de Greenpeace, des lecteurs du Seigneur des Anneaux.
Les comics de leur côté ont été longtemps considérés comme un médium marginal, parce qu’ils étaient vus comme de la sous-littérature et de l’illustration bon marché. C’est pour cela qu’ils ont été produits au début en grande partie par des auteurs issus de l’immigration juive (mais pas seulement) qui n’avaient pas la possibilité́ d’occuper des emplois plus prestigieux. Ils en ont profité pour évoquer des sujets qui les touchaient, comme la crainte du nazisme et du stalinisme, mais aussi des questions sociales.
En ce qui concerne la reprise en main par les classes dominantes, c’est une question complexe. En réalité́, dans le monde anglo-saxon, il n’a pas existé de politique étatique visant à faire taire les comics ou la fantasy. Il y a bien eu, par contre, des offensives réactionnaires contre ces genres. Pour les super-héros, la première est advenue durant les années 1950, en plein maccarthysme, et a été notamment portée par le psychologue Fredric Wertham qui accusait les comics de promouvoir l’homosexualité́, qui, dans l’esprit de nombreux conservateurs américains, était associé au communisme.
L’affaire fut amenée dans le Sénat américain et causa beaucoup de soucis aux éditeurs, les poussant à adopter un code d’autocensure. Mais si le nombre de publications consacrées aux super-héros chuta drastiquement quelque temps, il repartit très rapidement à la hausse dès le début des années 1960 avec la vague des héros Marvel (les 4 Fantastiques, les Avengers, etc.).
On assiste aujourd’hui à une autre offensive, notamment aux États-Unis. Les comics (et leurs adaptations cinématographiques) tendent en effet de plus en plus à montrer un visage diversifié, en mettant en avant des personnages féminins, LGBT, extra-occidentaux, etc. Cela provoque une forte réaction dans les milieux de l’alt right qui tente de lancer des campagnes visant à faire pression sur les éditeurs et les studios… sans beaucoup de succès, il faut bien l’avouer. Car les grandes entreprises, comme Disney, qui possèdent les droits sur les personnages de super-héros, ont bien plus intérêt à aller dans le sens d’un public jeune largement acquis aux idées progressistes, notamment sur le plan sociétal.

Vous notez, concernant les comics, que les débuts de cette industrie ont été portés par « des enfants d’immigrés juifs venus d’Allemagne ou de Russie », dont beaucoup s’investissent « dans les courants progressistes et révolutionnaires », amenant certains à établir un rapprochement entre cet engagement et « l’apparition des surhumains et de la science-fiction » (p. 38).
Pourriez-vous revenir sur les liens qui unissent (ou ont uni) les comics, une partie de la fantasy aussi (notamment William Morris dont vous rappelez qu’il a fondé, en 1884, la Socialist League avec Eleanor Marx) et l’engagement politique d’extrême gauche ?

On parle ici d’un engagement protéiforme. William Morris est, comme vous le rappelez, ouvertement socialiste et ses œuvres de fantasy sont pour lui un moyen de dénoncer l’aliénation capitaliste des travailleurs, mais aussi la destruction du paysage, de l’architecture et de l’environnement que provoque la société́ bourgeoise. Tolkien, de son côté, a certes été influencé par Morris, mais c’était un conservateur qui condamnait moralement la pollution, la bombe atomique, mais sans aller jusqu’à convertir son indignation en engagement politique, pratique qu’il rejetait.
Quant à la génération contestataire qui a fait de la fantasy un outil de combat dans les années 1960, les profils sont pour le moins variés. Cela va du militant écologiste jusqu’au fan des pratiques New Age et des religions néo-païennes.
Les premiers auteurs de comics, s’ils n’ont pas milité au sens propre du terme, ont baigné dans cette « modernité juive », comme l’a appelée Enzo Traverso, qui a vu une partie des juifs d’Europe et d’Amérique s’engager dans des mouvements progressistes, voire révolutionnaires (pensons, évidemment, à Trotski), afin de mettre fin aux discriminations dont ils étaient victimes. Cela explique que les premiers comics aient été très ouvertement antiracistes (jusqu’à une certaine limite du moins) et n’aient pas hésité à aborder des sujets comme la justice sociale, le logement, etc.
Il y avait aussi chez ces auteurs de comics une forme de ce que l’on pourrait appeler « patriotisme progressiste ». Ils pensaient que les États-Unis finiraient par répandre dans le monde un État-providence démocratique sur le modèle du New Deal proposé par Roosevelt.
Notons toutefois que cela ne les empêche pas de faire preuve de maladresse, voire de racisme patenté. Ainsi, les éditions Fawcett créent en 1942 Steamboat, un personnage afro-américain pour attirer des lecteurs de cette communauté. Mais celui-ci est empreint de très nombreux stéréotypes physiques et langagiers et n’est que le compagnon, voire le majordome, du super-héros Captain Marvel (aujourd’hui appelé Shazam).
Pareillement, durant la Seconde Guerre mondiale, les Asiatiques, et particulièrement les Japonais, sont dépeints comme des bêtes. Certes, ce type de parodie touche également les Allemands, mais sans doute pas de manière aussi aiguë.

Les auteurs de comics ou de fantasy mettant en scène des personnages surhumains semblent avoir évolué au cours des dernières décennies concernant le rapport à la technologie et à la science, passant d’une confiance dans le progrès dont on pense qu’ils sont porteurs pour l’humanité (Superman, Captain America) à un certain désenchantement, voire à une critique acerbe des dégâts causés par les progrès techniques, leur impact sur l’environnement, mais aussi sur le fait que ceux-ci n’ont guère contribué à libérer les peuples opprimés. Pouvez-vous revenir sur cette évolution du regard porté sur la science, du pouvoir qu’elle confère et de ses usages par les classes dirigeantes ?

Vous avez raison sur la question du désenchantement. Il existe toutefois dès les premiers comics de super-héros une méfiance vis-à-vis de la science détournée de son rôle positif, notamment à travers la figure du savant fou ou du dictateur. Mais dans les années 1940 ou 1950, l’émerveillement devant une science capable d’accomplir des miracles est encore la règle. Il faut attendre à mon avis les années 1970, avec le développement de la pensée écologique, pour qu’elle ait un visage définitivement ambigu.
Dans les films de l’univers cinématique Marvel produits à partir de 2008, le super-héros Iron Man (Tony Stark) incarne bien cette ambivalence. C’est un grand patron et marchand d’armes, coupable d’avoir créé des engins de destruction massive, qui veut se racheter en créant un exosquelette lui conférant d’énormes pouvoirs. Il est dépeint comme un idéaliste qui tente de résoudre les problèmes mondiaux grâce à ses inventions. Son portrait fait écho aux grands patrons de Silicon Valley qui prétendent révolutionner la planète avec internet ou l’envoi de vols spatiaux privés vers Mars. D’ailleurs, l’acteur Robert Downey Jr. a affirmé s’être inspiré de l’homme d’affaires Elon Musk pour jouer le rôle de Tony Stark.
Mais, dans la série de films Marvel, il est frappant de constater que, souvent, les inventions d’Iron Man soit tombent dans de mauvaises mains, soit se retournent contre lui (comme dans Avengers : Age of Ultron). Cela montre bien qu’il existe aujourd’hui une grande méfiance à l’égard des technosciences (y compris dans un genre artistique qui les a très régulièrement célébrées), notamment lorsqu’elles sont aux mains, comme c’est presque toujours le cas actuellement, d’intérêts privés puissants.
De son côté, la fantasy s’est construite comme une critique des technosciences. Il y a certes entre les auteurs des nuances. William Morris n’est ainsi pas opposé à la science, mais plutôt à ses usages délétères par l’industrie. Tolkien, rescapé de la Grande Guerre, est lui convaincu que la technologie incarne le Mal absolu. Il existe toutefois une ambiguïté fascinante dans la fantasy, notamment au cinéma. Car ce qui fait le sel et même l’essence des films du genre (les monstres, les villes imaginaires remplies de constructions fabuleuses, la magie) a pu être créé grâce au développement des effets spéciaux digitaux réalisés par ordinateur. Le merveilleux médiévaliste dans lequel nos sociétés se plongent avec passion est ainsi issu d’une technologie de pointe moderne.

Comment est-ce que, depuis les années 1960, la présence et la représentation des personnages noirs ont-elles radicalement évolué́, principalement dans les comics, sous l’influence des mouvements tels que les Black Panthers ? De quelle façon ces super-héros contribuent-ils (ou non) à soutenir les luttes noires aux États-Unis, des années 1960 à Black Lives Matter ? On peut penser par exemple à Luke Cage, ce justicier de Harlem portant un hoodie et capable de résister aux balles de la police, dont l’actualité́ est flagrante…

Il n’existe pas de connexion directe entre le personnage de Black Panther, apparu en juillet 1966 et imaginé par Stan Lee et Jack Kirby et le Black Panther Party (BPP) fondé lui en octobre 1966. En réalité, le symbole de la panthère noire avait déjà auparavant été utilisé au sein de la communauté afro-américaine.
Lee et Kirby ont certes voulu, à travers ce personnage, bousculer les stéréotypes vis-à-vis des Noirs et sans doute afficher une forme de soutien à la lutte des droits civiques (que beaucoup de juifs américains voyaient avec sympathie). Mais, très rapidement, les auteurs qui vont reprendre le super-héros vont tenter de le distancier du BPP jugé trop radical. Black Panther affronte ainsi des militants ressemblant fortement à ceux du BPP dans le numéro 112 des Avengers (publié en juin 1973). En réalité, les auteurs de Marvel affichaient une nette préférence pour les proches et les héritiers de Martin Luther King, jugés plus modérés.
Quoi qu’il en soit, le succès de Black Panther va ouvrir la porte à d’autres personnages noirs, comme Faucon (1969) et Luke Cage (1972) qui sont, chacun à leur manière, porteurs d’un discours social. La série télévisée Luke Cage diffusée au milieu des années 2010 sur Netflix montre ainsi un homme noir qui résiste aux balles, notamment à celles tirées par la police. Mike Colter, l’acteur qui incarne le super-héros a dit très nettement qu’il s’agit d’une allusion aux Afro-Américains tués par la police, et plus particulièrement au mouvement Black Lives Matter lancé en 2013.

Les milieux de la fantasy et du comics (sans parler des mythes chevaleresques), donnent globalement l’image d’un univers très masculin, voire masculiniste, viriliste, dans lequel la présence (ou l’absence d’ailleurs) de personnages féminins est souvent problématique.
De quelles façons des groupes féministes se sont-ils emparés de ce type de production, s’en sont réappropriés les codes, afin d’en faire évoluer le genre ? Une question subsidiaire à celle-ci concerne la place qu’occupent les femmes dans ces milieux (comme auteures, dessinatrices, etc.). La création de protagonistes féminines (de Wonder Woman et Red Sonja aux guerrières arthuriennes) vient-elle vraiment, et de quelle façon, faire contrepoint à la tendance dominante ?

En réalité, il existe aujourd’hui une tendance lourde à opérer une translation de l’archétype du héros masculin à son pendant féminin. C’est notamment le cas dans l’univers cinématique Marvel où, parmi les trois héros masculins principaux, Thor, Captain America, Iron Man, l’un est mort, l’autre a légué son costume et son bouclier à un autre et le dernier a cédé son titre de roi à une femme LGBT. S’il faut évidemment y voir l’influence du mouvement #MeToo, c’est sans doute la série télévisée Buffy contre les vampires, diffusée à partir de 1997, qui a popularisé ce motif, en transformant le stéréotype de l’adolescente blonde victime du monstre en héroïne dotée d’une force surhumaine capable de tuer ses agresseurs.
Ce n’est d’ailleurs pas un hasard si, aux États-Unis, cette série à suscité de très nombreuses analyses, y compris universitaires et si son créateur, Joss Whedon, a réalisé les deux premiers films Avengers (2012 et 2015) où l’on voit notamment être mise en avant la Veuve Noire. Depuis, nombre de personnages féminins ont pris de l’importance dans l’univers cinématique Marvel, et on annonce que dans un prochain film, le super-héros Thor, dieu guerrier de l’orage, sera non plus incarné par un homme, mais par une femme.
Une évolution similaire a eu lieu dans les représentations contemporaines du mythe arthurien. Tout le monde connait l’épisode de l’épée du rocher, que retire un Arthur encore jeune pour prouver qu’il est le souverain légitime. Cet épisode est aujourd’hui détourné dans nombre de versions récentes de la légende : ce ne sont plus des hommes mais des femmes qui tirent l’épée.
Pareillement, depuis les années 1980 (et cela s’est accéléré depuis), on voit de plus en plus de guerrières s’asseoir à la Table ronde au milieu des autres chevaliers. Ce phénomène fait écho non pas à une réalité médiévale mais à une évolution récente des nations occidentales où les forces armées s’ouvrent à des femmes (y compris les unités de combat) alors qu’en parallèle des sports collectifs comme le football, jadis quasi-monopoles des hommes, se féminisent graduellement (notamment dans les pays anglo-saxons).

Il semble y avoir un paradoxe dans le fait que l’univers de la fantasy, comme du comics, soit très guerrier et violent, or, nombre de militants de groupes pacifistes (de Greenpeace à la Campaign for Nuclear Disarmament) ou s’élevant contre les guerres menées notamment par les États-Unis, se réfèrent justement à cet univers à travers certaines de ses œuvres les plus célèbres. Quel usage est fait de ces histoires mettant en scène des guerriers, par les militants qui entendent mener une « guerre à la guerre » ?

Ces univers sont guerriers en apparence seulement. Je m’explique. Dans Le Seigneur des Anneaux, Tolkien met bien en scène une guerre, celle dite de l’Anneau, mais les protagonistes principaux, ceux qui vont détruire l’Anneau, sont tout sauf des soldats. Le hobbit Frodon est un « gentleman farmer » et son compagnon, Sam, qui, pour beaucoup, est le véritable héros de l’histoire, est un jardinier. Les hobbits sont d’ailleurs décrits par Tolkien comme des gens qui n’ont pas d’armée constituée et s’occupant rarement de politique extérieure.
Concernant les comics, il est vrai qu’une bonne histoire de super-héros comprend toujours un ou plusieurs affrontements épiques. Mais la plupart du temps, quels que soient les pouvoirs engagés et la force des protagonistes, les combattants ne meurent pas (et sont rarement blessés sévèrement). D’ailleurs, une grande majorité d’entre eux s’affrontent à mains nues ou avec des armes blanches contondantes : Hulk et ses poings, Thor et son marteau, Captain America et son bouclier, Wonder Woman et son lasso… En réalité, les super-héros équipés d’armes mortelles, comme des fusils ou des griffes, sont peu nombreux, ont été créés tardivement et sont toujours, au mieux, des personnages très ambigus, comme le Punisher, Wolverine ou bien Cable, sans parler du cas très particulier de Deadpool.
Maintenant, il n’est pas possible de nier que la fantasy, plus encore que les super-héros, charrie une imagerie très guerrière et chevaleresque, voire même viriliste, ce qui fait qu’elle est parfois réutilisée par des groupes d’extrême droite. Mais il s’agit surtout de mettre en scène l’image d’une guerre comme elle était pratiquée dans le passé préindustriel, ou du moins comme nous fantasmons qu’elle se pratiquait, en opposant de manière égale des hommes s’affrontant avec courage à l’épée, au corps à corps. Cette guerre que nous montre la fantasy développe donc une nostalgie pour un « avant » idéalisé autant qu’un rejet des guerres actuelles, qui mobilise des technologies destructrices souvent commandées à distance par des spécialistes.

L’une des interprétations qui revient beaucoup, semble-t-il, autant de la fantasy que de certains comics ou même du mythe arthurien, porte sur l’écologie et la crainte de voir la planète et des populations entières détruites par la folie destructrice du capitalisme mondial. Cela n’est pas récent d’ailleurs puisque vous rappelez dans Winter is coming que « [d]ans les pays anglo-saxons, les années 1960 correspondent à un net développement de la fantasy et voient nombre d’auteurs et d’autrices créer des univers empreints de discours écologiques. » (p. 48).
On retrouve, plus récemment, des références à Game of Thrones par exemple, dans les mouvements écologistes. Pouvez-vous revenir sur les lectures écologistes de ces fictions (parfois en désaccord avec le discours de l’auteur lui-même) et la façon dont des œuvres littéraires ou cinématographiques viennent ainsi s’infiltrer dans des mouvements politiques ?

Oui. À mon avis, les allusions à la situation écologique sont de plus en plus nombreuses dans la culture populaire contemporaine, actualité oblige. Si on regarde bien le très récent Avengers : Endgame (2019), il est frappant de constater que celui-ci se déroule après une catastrophe mondiale (voire universelle) qui a vu la moitié de la population disparaître. Résultat, les animaux reviennent (il y a de nouveau des baleines dans l’Hudson, explique Captain America) et certains héros, désabusés, sont partis dans des retraites rurales ou réapprennent le jardinage ou la pêche.
Pour la fantasy, le phénomène est beaucoup plus ancien. Les paysages champêtres qui parsèment les romans de William Morris constituent un contrepoint imaginaire à l’industrie qui gangrène l’Angleterre à la fin du xixe siècle. Ce qui est nouveau, par contre, c’est l’utilisation militante et spontanée de ses univers merveilleux par des groupes politiques écologistes. Cela a commencé au milieu des années 1970 lorsque des activistes de Greenpeace font des allusions à Tolkien, tandis qu’au même moment, les campagnes antinucléaires en Allemagne ou en France détournent des BD d’Astérix.
Aujourd’hui, ce phénomène continue avec Game of Thrones. Quand il écrit ses romans au début des années 1990, G.R.R. Martin ne comptait pas faire du Mur qui protège Westeros ou des Marcheurs Blancs une allusion au réchauffement climatique. Le problème à l’époque est très peu évoqué (le protocole de Kyoto est adopté en 1997, un an après la publication du premier roman du cycle qui inspirera Game of Thrones). Ce sont en réalité des analystes extérieurs, des journalistes et, plus largement, le public de la série qui, au début des années 2010, on affirmé que Game of Thrones était une métaphore de la crise climatique. Cette vision a, à mon avis, influencé les scénaristes de la série qui ont conséquemment changé des pans importants de l’intrigue des romans.
Ce phénomène est assez fascinant, car on semble assister là à une prise une main populaire de la production de mondes imaginaires. On constate quelque chose de similaire avec les super-héros, où les fans font pression via les réseaux sociaux sur les éditeurs lorsqu’un récit leur déplaît ou qu’une série importante à leurs yeux est annulée. Ces mobilisations n’ont souvent rien de politique, mais parfois, elles le deviennent, quand il s’agit par exemple de protester contre la disparition d’une série de comics mettant en scène un personnage LGBT.

On a souvent en tête, en pensant à la fantasy, aux comics ou aux mythes, l’image de mondes très manichéens, dans lesquels les (super)héros incarnent le Bien. À rebours de cette image, pourriez-vous revenir sur des œuvres que vous évoquez dans vos livres et qui proposent une vision bien plus complexe des ressors politiques mis en scène, ou bien des figures héroïques plus contrastées, ambiguës, voire dérangeantes (Wolferine, le Punisher) ?
L’un des exemples que vous mentionnez est le Trône de fer de G.R.R. Martin, que vous désignez comme de « la fantasy rencontrant Machiavel pour accoucher d’un merveilleux gouverné par la realpolitik » (p. 66). Pour quelle(s) raison(s), d’après vous, ces œuvres ou personnages traversés de contradictions, ayant une part d’ombre en eux et dont la lecture politique est plus trouble, plus complexe, séduisent-elles particulièrement un large public aujourd’hui ?

C’est une question complexe à laquelle je ne peux pas apporter de réponse définitive. À mon avis, mais il ne s’agit que de simples hypothèses qui sont parfaitement discutables, cela correspond à plusieurs mouvements de fonds. Tout d’abord, à un recul du sentiment religieux généralisé en Occident, y compris aux États-Unis, qui induit un rejet du manichéisme propre aux monothéismes. Aucune puissance supérieure n’intervient ainsi dans Game of Thrones, aucune figure du Mal n’est visible. Les problèmes sont créés par les acteurs humains, par l’exercice du pouvoir.
On peut peut-être voir également dans cette évolution les effets de l’essoufflement des grands récits idéologiques qui avaient durablement influencé la politique au XIXe et XXe siècles. Ce phénomène doit être mis en parallèle avec la fin de la foi absolue dans la science et le progrès, notamment suite à la prise de conscience des effets destructeurs de l’industrialisation et de la surconsommation, mais aussi de l’usage des techniques de contrôle et de propagande par des régimes autoritaires ou, aujourd’hui, par des grandes entreprises du net.
Il n’est ainsi plus possible de croire, comme les premiers auteurs de comics, qu’on peut créer de toute pièce grâce à des outils scientifiques des héros qui deviendront bons par essence, comme c’est le cas avec Captain America lorsqu’il est mis en scène pour la première fois en 1941, tout comme il n’est plus possible de penser qu’on peut créer « scientifiquement » un régime parfait. Aujourd’hui, on dépeint plus aisément le super-héros comme une victime de la science (Wolverine, Deadpool) que comme son bénéficiaire.
J’ajouterai aussi à cette équation la fin de la centralité de l’Occident, et encore plus des États-Unis. Cela induit très certainement le rejet d’une vision binaire du monde (« eux » face à « nous ») pour favoriser une approche plus complexe et des récits où l’on met en scène une multiplicité́ de points de vue. Dans la fantasy, les orques et les dragons sont ainsi passés du statut de monstres à celui de personnages à part entière. Dans Game of Thrones, les sauvageons derrière le Mur sont décrits non pas comme des ennemis guidés par une simple envie de destruction, mais comme des protagonistes agissant pour des raisons rationnelles et justifiables.
Si on additionne tous ces éléments, on arrive, à mon avis, à une situation où il n’est plus possible de dépeindre le monde, et encore moins les héros, de manière binaire. On doit prendre en compte d’autres points de vue, les antagonistes d’hier ont aujourd’hui des motivations complexes.

Entretien réalisé par Sophie Coudray.

Une culture du viol à la française dans Axelle mag

mardi 12 novembre 2019 :: Permalien

— REVUE de PRESSE —

Dans Axelle mag (septembre 2019)

En pleine tornade #MeToo aux États-Unis, la voix de l’actrice Isabelle Adjani s’est élevée pour dénoncer le fait qu’en France, « c’est autrement sournois. En France il y a les trois G : galanterie, grivoiserie, goujaterie. Glisser de l’une à l’autre jusqu’à la violence en prétextant le jeu de la séduction est une des armes de l’arsenal de défense des prédateurs et des harceleurs. » Cette idée d’une « séduction à la française » qui serait une passerelle vers les violences sexuelles, l’érotisation et la sublimation des violences dans la culture hexagonale est creusée par Valérie Rey-Robert dans son premier ouvrage. Son essai très documenté revient sur l’histoire du concept de « culture du viol », un terme apparu dans les années 1970 aux États-Unis, et sur la réalité des violences sexuelles en France. Car la défense de la séduction comme pan de l’identité nationale française, face à la puritaine Amérique, est très vite opposée à celles qui osent parler. La militante féministe, également connue sous le pseudo « Crêpe Georgette », prolonge dans son livre, à travers de nombreux exemples, ses réflexions développées depuis quelques années sur son blog (www.crepegeorgette.com) : Le problème de la « culture française », de l’éloge bleu-blanc-rouge du libertinage et de la galanterie… Valérie Rey-Robert s’en prend à l’amour courtois, qui cache des rapports de domination, et aux libertins (rarement appelés pour ce qu’ils sont : des violeurs), ces traditions très « cocorico » convoquées encore aujourd’hui, dans la d défense de DSK par exemple. Valérie Rey-Robert nous donne aussi des pistes pour déconstruire les stéréotypes de genre et la domination masculine afin de repenser nos rapports amoureux et mettre fin à l’impunité.

(F.D.)

Pour une école publique émancipatrice dans L’École des parents

mardi 12 novembre 2019 :: Permalien

— REVUE de PRESSE —

Paru dans L’École des parents, octobre-novembre-décembre 2019

Coup de cœur :
Pour une école publique émancipatrice

Véronique Decker a été institutrice puis directrice d’une école élémentaire pendant trente ans dans un quartier populaire de Bobigny (93). Au moment de prendre sa retraite, cette militante Freinet a écrit 69 billets courts et vivants, comme un patchwork d’anecdotes racontant son quotidien. Très vite, le lecteur est happé par sa foi en la pédagogie coopérative, l’empathie qui illumine ces pages et l’incroyable énergie qu’elle déploie pour ses élèves, souvent cabossés par la vie. Véronique Decker ne cache pas non plus son impuissance, ni ses larmes lorsqu’elle assiste à une cérémonie en hommage à Mélisa, une petite fille bulgare de 7 ans, morte dans l’incendie de son bidonville : « Année après année, je sens toujours cette désolation. Intacte. »
Elle pleure, mais rit aussi, avec les enfants et ses collègues. Et fait preuve d’une saine colère face aux recommandations absurdes de son ministère : pour améliorer les performances d’un enfant, il faut surtout qu’il ait bien mangé, bien dormi, qu’il n’ait pas mal aux dents et qu’il se sente en sécurité́ dans sa famille et la société́. Elle éreinte un manuel de lecture : y a-t-il vraiment « des gens qui croient qu’on peut enseigner la lecture avec des textes aussi ridicules, alors qu’il est possible de s’appuyer sur des écrits réels, qui ont du sens pour les enfants » ? Et rappelle chacun à son devoir, comme cette jeune enseignante : « La grève, c’est un travail ; si on le fait bien, il porte ses fruits. » L’intitulé de l’un de ses billets, « Jamais face aux élèves, toujours à leurs côtés », résume parfaitement son engagement. On aimerait glisser ce livre, bouleversant, dans les cartables des apprentis enseignants et le poser discrètement sur un bureau du ministère de l’Éducation nationale.

Anne Lamy

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