Le blog des éditions Libertalia

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Libertalia cherche un espace de stockage

lundi 18 mai 2020 :: Permalien


C’est un joli coin du Haut Montreuil, situé rue Pierre-de-Montreuil (ça ne s’invente pas !), au cœur du fameux site des murs à pêches, endroit où l’on produisit, des siècles durant, tous les fruits écoulés par le Ventre de Paris. On a peine à croire que l’on se situe à quelque cinq kilomètres de la capitale tant tout est verdoyant et dégingandé. On y croise des poules, parfois des chèvres. Dans les friches industrielles, la vie n’a jamais cessé, le quotidien s’est réinventé. Horticulture, menuiserie, mécanique…

C’est vers 2015 que l’ami Jérôme, animateur de la brasserie artisanale La Montreuilloise, nous a accueillis à bras ouverts, nous permettant de stocker, bon an mal an, environ 40 000 livres. Bière locale et bouquins, un petit paradis.
Las, ces derniers mois, les prédateurs du béton ont pris conscience de la valeur spéculative de l’endroit. On ne sait pas encore ce que deviendra ce havre de paix, mais il semble promis à sinistre avenir.

En attendant, les gueux doivent quitter la place. Jérôme cherche un nouveau local pour brasser ; nous, on cherche un autre endroit où stocker. On a certes entreposé des milliers de livres dans la cave de la librairie, mais que faire des 20 palettes restantes ? Les pilonner, certainement pas. Les envoyer chez un stockeur à 200 kilomètres, on préférerait éviter aussi.

Si vous entendez parler d’un local à vendre, fût-ce un box, à prix modique et dans notre périmètre, faites-nous signe !

Entretien avec Louis Janover. Acte IV

dimanche 17 mai 2020 :: Permalien

« Curieusement, quand je rencontre Lautréamont, je l’interroge et je m’interroge à distance sur ce que je garde de lui, alors que la lumière de Nerval éclaire toutes mes rencontres poétiques et que sa poésie me rappelle à lui jusque dans la vie quotidienne. »

Est-ce le surréalisme qui t’a conduit à la poésie du XIXe siècle ? Et plus précisément à Nerval et Lautréamont ?

La démarche s’inscrit en sens inverse ! Le romantisme et ses suites ont orienté ma sensibilité vers le surréalisme. Après Vigny, Musset, Lamartine je suis arrivé à Baudelaire et Verlaine, qui m’ont tout apporté, et au-delà, puis j’ai fait le bond de Rimbaud au surréalisme. Mais c’est à cet endroit que tout s’est décalé et que je n’ai jamais pu combler la distance qui s’est installée dans mes jugements sensibles entre mes lectures et mes passions et la direction prise par le groupe dans le domaine poétique. Les déclarations proclamatoires pour établir la liste des lectures, « Lisez / Ne lisez pas », et une généalogie de la révolte ne coïncident pas forcément avec mes propres orientations.
Curieusement, quand je rencontre Lautréamont, je l’interroge et je m’interroge à distance sur ce que je garde de lui, alors que la lumière de Nerval éclaire toutes mes rencontres poétiques et que sa poésie me rappelle à lui jusque dans la vie quotidienne.
Pour revenir à cette saison, je dois dire que mes réactions rejoignent celles du Grand Jeu et de Fondane et que c’est cette ligne névralgique qui m’a toujours mis en retrait de ce que j’ai pu connaître dans le groupe. Paradoxalement, si par la voie de la poésie je suis venu au surréalisme, cette voie m’écartera dès l’origine du mouvement sans jamais m’en séparer. Lautréamont et Nerval sont en quelque sorte les révélateurs de cette disjonction.
La main de l’avant-garde s’appesantit sur la sensibilité quand on voit André Breton, dans le Second Manifeste, peser les valeurs de l’un et de l’autre dans la balance surréaliste : « On comprend mal que ce qui tout à coup vaut à Rimbaud cet excès d’honneur ne vaille pas à Lautréamont la déification pure et simple. » Cette remarque met bien en lumière la différence entre le Grand Jeu, qui ne revendique en rien la place d’une avant-garde, et le surréalisme déjà enfermé dans le cercle enchanté d’une reconnaissance culturelle fondée sur la subversion – ce qui donne à Lautréamont la place éminente qu’il ne revendique nullement. C’est la théorie qui commence à donner congé à la poésie, et c’est pourquoi nous retrouvons au bout de ce chemin la bifurcation qui nous sépare du chemin tracé par le surréalisme. La réponse de Fondane montre à quel endroit la sensibilité poétique se sépare de l’expression de l’avant-garde, à quel endroit la hiérarchie est justement pour elle petit objet de l’humour noir. « Nous ne nous sentons le goût de déifier qui que ce soit, mais cédons volontiers à M. Breton pour toute canonisation à venir. Unique, si Rimbaud l’est, c’est que malgré toute notre bonne volonté il est et demeure “indéifiable”. »
La dualité Lautréamont/Nerval éclaire ces deux versants de la révolte ; elle nous indique les pôles magnétiques vers lesquels la poésie nous oriente. Nerval représente ce que Roger Gilbert-Lecomte appelle « l’étoile du devenir ». La transparence entre la vie et l’œuvre est unique, sans aucune rhétorique pour nous faire partager l’errance dans la ville et dans la mémoire. Et cette unité décourage tous ceux qui réclament au poète l’explication sans laquelle ils ne peuvent rien en savoir.
Et pour Lautréamont, il nous faut revenir aux hyperboles et à la surenchère de Breton, en en retournant l’argument destiné à placer la référence phare du surréalisme au-dessus de celle du Grand Jeu. Car cette promesse de déification pure et simple faite par Breton au Comte, quel sens a-t-elle, sinon de faire entendre la voix du surréalisme aussi haut que celle de Lautréamont ? Ni Nerval, ni Rimbaud ne sont de taille, et l’on peut dire que Breton a bien compris qu’il avait là le point crucial qui permettait de délimiter le surréalisme d’avant-garde, à ne pas dépasser. Benjamin Fondane sera le seul à sentir la véritable mesure de Lautréamont dans la mouvance surréaliste, et de donner à cette voix sa véritable résonance. Que nous font entendre Les Chants de Maldoror ? « Il y a dans le désespoir de Maldoror un ton, un haussement de voix, une attitude apprêtée et voulue qui font que sa voix nous arrive comme grossie par un méchant microphone, cependant que celle de Rimbaud garde le timbre, les modulations, l’accent, la pureté de la voix humaine quel que soit, par ailleurs, le tourment ou le délire qui la trouble. Lautréamont parle pour le lecteur, déclame ; on y sent sourdre à chaque instant le ton de la prédication, l’enflure romantique et romanesque, le genre maudit, l’assurance de l’homme qui enseigne ce qu’il sait bien ne pas savoir et qui s’attribue une mission parmi les hommes, une mission prophétique. »
Dans Rimbaud le voyou, Benjamin Fondane éclaire les deux faces de Lautréamont, d’un côté, l’exagération dans la représentation du Mal, pour franchir les limites et rapporter à Dieu et à la Morale ce qui leur appartient, de l’autre, l’immoralité du Bien en réponse pour justifier l’exagération. Où est la poésie dans cette double hypertrophie du Moi ? Lautréamont ouvre ainsi la nouvelle ère située « aux confins de la folie romantique », là où commence un nouveau chapitre de l’histoire de la littérature et de l’art, qui se projette sur le surréalisme.
Prenons Artaud ! Il sera présenté comme un élément surajouté à la mouvance des origines, et dont il fallait se libérer pour que le mouvement puisse prendre son essor. Dans les Entretiens, Breton en parle uniquement pour l’écarter par des remarques positives faites pour creuser la distance avec le surréalisme. En fait, Artaud est à la fois inscrit dans la chair du surréalisme et d’autre part il trace un autre sillon, « la transfiguration du possible », par sa seule présence et sans avoir à développer une théorie de rechange. Il en est de même du Grand Jeu et d’autres poètes indéchiffrables sur la grille surréaliste. Tout le surréalisme d’après-guerre consiste à justifier la grande séparation, à en faire l’évidence, ce que Nadeau, ses critiques et ses successeurs vont échouer à comprendre.
Il convient, par opposition au temps de l’avant-garde, de mettre l’accent sur le temps de la poésie ; sur ce parler sensible qui reste en mémoire et se fait entendre après lecture, car cette voix unique nous aiguille toujours vers ce lieu où l’incertaine poésie se clôt sur l’absolue certitude : il y a chez Artaud, chez Laforgue, chez Baudelaire, chez Verlaine, chez Aloysius Bertrand le poème, et il imprime sa marque sur tout ce qui va venir, car il n’est en vérité d’aucun temps et reste à jamais la mesure de l’œuvre. Il nous dit tout, Artaud, avec le « Bulletin de souscription » de Tric Trac du ciel qui est de la tonalité des Adresses surréalistes qui portent son empreinte : « Simplement, un homme s’essaie à sentir, mais ne s’accueille que quand il se retrouve vraiment au plus haut point de lui-même. Il ne renonce ni au sentiment, ni à la liaison supérieure, ni à la domination de l’esprit. Il fait tenir le prix de son sentiment dans la densité poétique qui l’enveloppe, dans la qualité et la force de l’impulsion qui lui sont données. Il a cherché avant tout à se perdre dans ses poèmes et que le lecteur s’y perde avec lui. »
Cette densité, on la retrouve dans l’esprit du Grand Jeu, sans qu’il soit besoin d’une quelconque allégeance pour dire une communauté de pensée qui se lit à chaque instant de ce compte rendu. Nerval a fait de « El desdichado » ce plus haut point de lui-même, et il est là, sans passé, sans présent, sans avenir, le temps éternel de l’œuvre poétique. Aussi dirons-nous que la récitation du poème est toujours résonance d’une voix, et cette voix nous guide infailliblement, elle est le chemin, elle est la voie. « La parole est soudaine, et c’est un Dieu qui tremble » : qui d’autre qu’Apollinaire pouvait nous faire sentir cette crainte et ce tremblement ? Qui d’autre que Roger Gilbert-Lecomte pouvait se fondre dans la vision de Nerval à ce point qui défie le temps, aux antipodes du lieu vers lequel convergent les avant-gardes qui demandent toujours que leur critique du passé leur ouvre un nouveau chemin ?
 Un mot sur Sade ! Peut-être convient-il de s’interroger sur les vertus révolutionnaires dont il a été gratifié, sur le point de discorde névralgique entre l’émancipation et son contraire, quand on voit qu’un critique, Patrick Vassort, dans un texte sur « Sade et l’esprit du néolibéralisme », découvre aujourd’hui dans son œuvre l’aspiration à un « “monde parfait” de la production sexuelle avec […] le fantasme et la représentation d’une productivité record, elle-même absolue […] ». Chez lui, le rapport au corps devient tayloriste avant Taylor, car il répond aux exigences de « la recherche névrotique du capital dans sa volonté de production, de reproduction et de développement » ? Sommes-nous si loin de ce degré d’aliénation quand une même logique strictement capitaliste-marchande attend des femmes qu’elles revendiquent leur prolétarisation à l’égal de l’homme comme un progrès par rapport à leur esclavage et réclament la socialisation de leur condition ?

Entretien avec Louis Janover. Acte III

samedi 9 mai 2020 :: Permalien

« Nous étions pour notre part les enfants du surréalisme, et notre critique gardait la conviction absolue que le mouvement avait indiqué la direction dans le domaine de la poésie et de l’art, mais que les voies qui devaient y conduire n’étaient pas celles empruntées par le mouvement. C’est là le point de rupture avec les situationnistes, qui se reporte sur tous les domaines de la critique. »

Situationnistes, Front noir, y avait-il pour toi et tes amis un au-delà du surréalisme ?

C’est après guerre qu’a lieu le renversement de perspective qui s’accompagne d’une recomposition des formes de critique sociales et culturelles. Après le grand nettoyage, le passé est remis à jour ! Le surréalisme réellement existant va occuper progressivement le devant de la scène artistique et les querelles sont destinées à définir comment son histoire sera interprétée et racontée, quels auteurs, quelles écoles et quels peintres occuperont la première place. Avec Dada, le surréalisme devient le référent révolutionnaire du milieu culturel, il déborde les frontières et son antistalinisme en fait d’une certaine manière un pôle d’attraction.
Mais paradoxalement, et à l’envers de toutes les conclusions historiques qui en seront tirées par la suite, ce n’est pas la révolution surréaliste qui donne le ton de la révolution en cours, mais a contrario de ce qu’on avait laissé entendre ou de ce qu’on avait espéré, c’est l’accommodement du « non-conformisme absolu » aux nécessités d’une renouvellement en profondeur du principe de création artistique. Et fatalement, cette interrogation critique se rapporte à la remise en cause du passé.
Dans la première décennie de l’après-guerre, le surréalisme en tant que groupe n’est plus à même d’occuper le terrain resté vacant. Pourtant, par ses découvertes, par son rapport au politique, par la virulence de sa critique des cocus du vieil art moderne il a partout dans le domaine artistique porté la création à la limite, et reste le seul groupe d’avant-garde susceptible de combler le vide. Sa tâche sera désormais de réoccuper l’espace qu’il avait déjà délimité en montrant qu’il n’y avait pas d’autre perspective dans ce domaine que de lui rendre le terrain creusé à sa mesure. Et il s’y emploiera ! Dans une société en voie de recomposition, et libérée des arriérés grâce aux largesses intéressées d’un capitalisme made in USA, naît une couche sociale mouvante, et une partie de cette intelligentsia incarne la volonté de se libérer des fausses oppositions, donc de sortir du cercle des contradictions dans lesquelles se sont perdus les surréalistes. Elle est de retour à la case départ qui fut celle de la révolution surréaliste – mais le référent n’est plus le même, et tout va dépendre de la manière dont se pose désormais la question d’une rupture qui garde intacts les principes posés au départ.
Logiquement, le surréalisme voit apparaître de nouveaux contestataires qui partent d’où était arrivée l’intelligentsia réfractaire. Critiques de l’aliénation de la vie quotidienne, qui englobe l’art et la morale bourgeoise dans les phénomènes de réification, ils se situent à cet extrême où se remet en cause le stalinisme et le capitalisme libéral. La révolution est à l’ordre du jour, mais quelle révolution et quel lendemain ?
Les situationnistes retrouvent dans la société d’après-guerre l’attente, qui fut celle des surréalistes, d’un bouleversement social radical, à cela près que les références ont changé de place. Les termes de l’antinomie parti/conscience révolutionnaire se sont profondément transformés, le PC domine comme organisation bureaucratique désormais intégrée à la société bourgeoise, et d’autres forces que celles de la classe ouvrière pèsent dans la balance des idées.
La poésie, la littérature, l’art – tout est passé au crible par une intelligentsia qui, au centre de ce ballet dialectique, va ramasser le fil brisé de la Révolution surréaliste pour renouer avec une conception du mouvement qui permette de surmonter les contradictions des origines. Les situationnistes cristallisent toutes les critiques dans une nouvelle synthèse, et l’on peut dire que leur remise en cause va de soi, et qu’elle touche toutes les zones sensibles du surréalisme. L’avant-garde part donc du point où était arrivée l’intelligentsia réfractaire, et englobe dans sa critique le surréalisme, dans sa double dimension, politique et artistique. À chaque interrogation qui fut celle de Breton correspond la réponse critique qui les portera au-delà de ce qui était considéré par le groupe comme la limite indépassable de cette remise en question.
D’où le paradoxe qui renvoie au cœur du problème : conception de l’art, recours aux procédés de l’automatisme psychique pur, critique de la vie quotidienne et rapport au marxisme et à toute la constellation née de la révolution d’Octobre — les nouveaux venus se heurtent aux anciennes contradictions toujours à l’œuvre et ils y répondent par la subversion de toutes les valeurs. La forme que prend leur opposition les place en rupture de ban, mais comment aller au-delà des limites tracées par les surréalistes au service de la révolution ; et comment mettre au jour l’expression d’une radicalité nouvelle alors qu’on dénie ce qui dans le surréalisme même échappe à cette réduction et renvoie à l’éthique et à la poésie ? Ce n’est pas en supprimant la désinence « isme » que l’avant-garde perd sa fonction et ses ambitions ; ou que le marxisme retrouve sa classe d’origine.
Nous étions pour notre part les enfants du surréalisme, et notre critique gardait la conviction absolue que le mouvement avait indiqué la direction dans le domaine de la poésie et de l’art, mais que les voies qui devaient y conduire n’étaient pas celles empruntées par le mouvement. C’est là le point de rupture avec les situationnistes, qui se reporte sur tous les domaines de la critique.
La volonté qui les guidait face aux autres groupes rivaux, la nécessité d’opérer un dépassement pour définir leur place dans l’histoire des idées, cette fonction, dans un milieu dépendant d’une classe encore en suspens dans l’histoire, les empêchait selon nous de voir ce qui dans le courant surréaliste restait fidèle à l’esprit de la révolution surréaliste en dépit de l’occultation des données d’origine. Le fait de ne retenir de l’histoire désormais construite que les moments de rupture et de régression va faire des intellectuels dissidents les prisonniers de leur critique du surréalisme et du marxisme, dont les orientations seront calquées sur les mises en demeure du moment, dominées par les discussions autour des problèmes théoriques. L’éthique sera repoussée dans le domaine de la morale, et la confusion sera le ton de l’époque.
Né des querelles de cette époque, je retrouve dans mon rapport au surréalisme et au groupe situationniste les apories mais aussi les passions poétiques qui s’impriment dans Front noir et constituent une mémoire bien particulière. Se définir par la critique du surréalisme, c’était à nos yeux la remise en cause de ce qui a donné au surréalisme cette supériorité sur les autres mouvements. La critique de tout ce qu’il a été et qui est devenu le mouvement littéraire et artistique le plus important s’est fondée sur une certaine idée du « non-conformisme absolu », expression chargée de toutes les incertitudes d’une certaine révolte : elle définit la subversion comme mise en cause des critères de la morale dominante dans les milieux culturels, la forme de révolution qui s’attaque aux modes de pensée aliénés à l’intérieur du système. Position ambiguë donc, mais qui préserve la dimension poétique en préservant la liberté de pensée face aux impératifs de la théorie et du politique. L’écrivain devant la révolution, c’est l’écrivain qui doit lutter pour préserver cette part d’infini que Crevel assume jusqu’à la mort.
Breton est l’expression théorique et poétique de ce paradoxe absolu, et c’est en réponse à cette tension qui peut paraître contradictoire que le surréalisme va donner naissance à ces mouvements qui lui demandent ce qu’il en est de sa victoire – ou de sa défaite. Tout est à double face et vers quelle face se tourner dès lors que l’on entend rester fidèle à la révolution surréaliste sans dénier au surréalisme d’avoir en premier lieu changer la vue ? La généalogie de la révolte poétique porte la marque de cette irréparable césure.
Comme dans toutes les avant-gardes, c’est à la marge que résonnent les paroles qui sont celles d’une communauté d’esprit et ne portent pas encore le timbre d’une avant-garde capable de les unir en une seule et d’araser les différences. Comment faire en sorte de parler d’une seule voix ? On sent poindre le sentiment d’une fracture irréductible dans les voix dissidentes de Gaëtan Langlais, de Le Maréchal, d’autres encore qui impriment leur marque dans cette histoire sans y laisser leur nom.
Tout tourne en vérité autour de la critique acerbe qui nous fut faite d’avoir défendu la fonction artistique, fausse querelle car le sens ne prêtait guère à confusion.
Les situationnistes répondent de façon virulente à Front noir dans le n° 10 (mars 1966) de l’Internationale situationniste, non sans solliciter le texte : « Les idéologues de Front noir ont cru brouiller les pistes en proclament qu’ils ont décidé d’être “artiste” au-dessus de toute appellation contrôlée – de même qu’ils espèrent s’affranchir d’un seul coup de la notion d’avant-garde en l’identifiant entièrement à la pratique léniniste. » Comme Maxime Morel en fait la remarque, jamais, sauf de manière ironique, les membres de la revue n’ont revendiqué ce statut d’artiste tout court. Tout au plus soulignent-ils qu’il n’est pas pire de se dire artiste tout court que de proclamer que l’on refuse cette identité alors qu’on en assume la fonction. Et si Gaëtan Langlais et Le Maréchal apparaissent, de qui s’agit-il ? Que l’on mesure leur œuvre à l’art ne réduit pas leur révolte, au contraire, encore faut-il savoir l’assumer.
Le concept de double structure, et donc de double tendance, rend compte tout aussi bien du destin de Dada, auquel nous avons consacré une large place dans notre ouvrage sur La Révolution surréaliste. André Breton est l’illustration de ce déchirement, car il tente d’arbitrer ce conflit durant toute l’histoire du mouvement. « Le surréalisme se déploie entre le théorique et l’artistique et crée l’espace permettant à Breton de prendre place à cet endroit du dispositif idéologique. » C’est ce que nous avons mis en lumière dans Le Rêve et le Plomb.
Les deux tendances du surréalisme cohabitent et s’équilibrent jusqu’au début des années 1930, date où le surréalisme amorce très largement cette évolution vers une autonomie de l’art surréaliste. Ainsi, la rupture avec le PCF a permis à l’art surréaliste de s’émanciper des diktats de la politique, mais cette séparation facilite l’inversion de l’ordre des priorités : la tendance artistique prend insensiblement le pas sur la tendance révolutionnaire, même si l’interrogation révolutionnaire marque toujours les déclarations du mouvement. Avec la Libération, c’est le monde culturel qui va pousser la porte pour entrer dans la véritable modernité.

Sylvia Pankhurst sur Les Missives

dimanche 3 mai 2020 :: Permalien

— REVUE de PRESSE —

Publié sur le site Les Missives, le 16 avril 2020.

Un petit livre rouge et sur la couverture une femme qui proteste. Elle est debout, elle s’exprime, elle revendique. Cette photo date de 1932. Sylvia Pankhurst est à Trafalgar Square et elle manifeste contre la politique britannique en Inde.
Marie-Hélène Dumas nous fait un beau présent avec cette première biographie en français de Sylvia Pankhurst. Les mots ne manquent pas pour décrire cette infatigable militante. Suffragiste, anticolonialiste, journaliste, féministe, antifasciste… elle est de toutes les luttes qui ont pour but de donner la parole et d’émanciper. Elle suit uniquement ses convictions, nullement effrayée à l’idée d’être jetée en prison.
Avant de nous emporter dans la vie pleine de combats de Sylvia Pankhurst, l’autrice plante un décor. Nous sommes en 1920 à Moscou pour le IIe congrès de la IIIe Internationale communiste. Sylvia est la secrétaire générale de la Fédération socialiste britannique des travailleurs. « Elle se consacre entièrement à la fusion des deux mouvements de transformation sociale les plus importants en Grande-Bretagne […] : la défense des droits des femmes et celle des travailleurs, d’abord en tant que membre du Parti travailliste indépendant puis en tant que communiste. » 
Lors de ce congrès, elle rencontre les membres des bureaux politiques, les délégués étrangers et Lénine avec qui elle est en désaccord sur certains points. Il la laisse s’exprimer, l’écoute mais « c’est, comme le dit […] Emma Goldman, une des grandes qualités de Vladimir Ilitch Oulianov que de savoir immédiatement la façon dont il va pouvoir se servir des gens ». Aussi, lorsque la rencontre se termine, Sylvia n’a pas réussi à le convaincre mais elle ne renonce pas à ses idées, c’est sa force. Elle n’abandonne pas. Une position qu’elle va tenir vaillamment tout le long de sa vie. 
Le mouvement des suffragettes naît le 10 décembre 1903 à la suite de la rupture avec le Parti travailliste indépendant qui ne se montre pas particulièrement motivé pour défendre la cause des femmes et plus précisément le droit de vote de celles-ci. La femme, en partie, à l’origine de cette décision s’appelle Emmeline. Emmeline Pankhurst. Le socialisme et le féminisme sont de grandes traditions familiales chez les Pankhurst. Il y a donc la mère, Emmeline (qui a aujourd’hui sa statue devant le Parlement britannique), la sœur, Christabel et le père, Richard. Au fil du temps, les femmes Pankhurst vont prendre des chemins différents, les intérêts et les idées ne sont pas tous les mêmes et cela crée des tensions au sein de la cellule familiale.
En retraçant la vie de Sylvia, l’autrice a ainsi l’occasion de décrire le combat des suffragettes en Grande-Bretagne. Sylvia Pankhurst, de son côté, « [mène] de front activités artistiques et lutte féministe » jusqu’à ce qu’elle abandonne totalement l’art à compter de 1914 pour se consacrer uniquement à la défense des droits des femmes. Sa vie est émaillée de séjours en prison avec des conditions très dures qu’elle va décrire et dénoncer. Afin d’empêcher les suffragettes de faire la grève de la faim et ainsi pouvoir sortir de prison pour raisons médicales, elles sont nourries avec un tuyau dans la gorge. La loi dite « du chat et de la souris » est promulguée le 25 mars 1913. « Les grévistes de la faim seront désormais relâchées pour de courtes périodes à la suite desquelles elles devront retourner en prison et y finir leur peine. » Malgré les emprisonnements et les violences relatives à ceux-ci, elle continue pourtant de manifester, d’organiser des rassemblements « persuadée que les mouvements de masse sont plus efficaces que les gestes individuels de violence ».
Très vite, le regard de Sylvia Pankhurst va se tourner vers les travailleuses et elle va étudier les conditions de vie de celles-ci. Elle souhaite développer les activités des suffragettes dans les quartiers ouvriers et plus particulièrement dans l’East End londonien. Elle est soutenue par deux amies qui resteront très proches d’elle, Norah Smyth et Zelie Emerson. « Pour elle, seul le renversement du capitalisme et du colonialisme permettrait un jour aux femmes du monde entier non seulement d’obtenir le vote, mais de devenir les égales des hommes. » Sylvia a des idées très avancées pour son époque. Même les socialistes parlent encore de supériorité de la race blanche alors que Sylvia Pankhurst affirme son antiracisme et son anticolonialisme. En 1911, elle publie un livre sur l’histoire des suffragettes, un gros succès, qui lui permet de parcourir l’Amérique et d’intervenir dans des conférences dont une à l’université de l’Arkansas pour laquelle elle est vivement critiquée car son public est composé d’Amérindiens et de descendants d’esclaves.
Les idées et les actions de Sylvia entraînent en janvier 1914 la scission avec l’Union politique et sociale des femmes et par conséquent l’autonomie de la Fédération des suffragettes d’East London. Cela signifie également pour Sylvia qu’en étant exclue de l’Union, elle confirme ses désaccords avec sa mère et sa sœur qui, pour elle, ne se préoccupent pas assez des ouvrières et de leurs conditions économiques. La rupture est totale avec le début de la guerre lorsqu’Emmeline et Christabel préfèrent mettre entre parenthèses la lutte pour obtenir le droit de vote et se tourner vers les élans patriotiques de l’effort de guerre. 
Marie-Hélène Dumas nous dépeint une femme qui s’acharne et n’a pas peur de la confrontation. Les années passent, Sylvia Pankhurst, via des interventions publiques, des manifestions plus ou moins réprimées ou encore des textes publiés entre autres dans le Woman’s Dreadnought (journal antiguerre le plus important d’Angleterre), fait gagner du terrain à ses idées novatrices. La Fédération des suffragettes d’East London est « la première organisation à demander que le principe “à travail égal, salaire égal” soit appliqué dans tous les secteurs de l’industrie ». Elle est très active pendant la guerre et le siège de la Fédération se transforme en centre de distribution de lait, des restaurants communautaires à prix coûtant sont ouverts et réussit à obtenir des subventions pour ouvrir une crèche. « Pour Pankhurst, la façon dont on élève les enfants, comme la façon dont on mange, est un problème politique. »
Elle commence en outre à se consacrer à la lutte révolutionnaire. Le Woman’s Dreadnought est rebaptisé Worker’s Dreadnought. « Le socialisme que Sylvia Pankhusrt défend est celui qu’elle met en œuvre dans l’East End, libertaire, construit autour de structures d’entraide, de production et de vie collective. » Elle poursuit également son combat contre le racisme et fait publier dans le Dreadnought un texte de Claude McKay, romancier révolutionnaire jamaïcain qui fera partie du mouvement littéraire de la Renaissance de Harlem (avec par exemple Zora Neale Hurston). Elle lui propose d’écrire régulièrement pour le journal et « McKay devient le premier Noir à contribuer à un journal anglais ». Celui-ci la surnomme « La guêpe redoutable », dit d’elle qu’« elle piquait continuellement les flancs de ses pusillanimes et prétentieux chefs de file […] et chaque fois que l’Empire britannique s’enivrait et se déchaînait contre les peuples indigènes, avec son journal elle montait au créneau ».
Refusant obstinément les compromis, Sylvia Pankhurst se retrouve isolée politiquement jusqu’à être exclue du parti communiste. « La longue bataille de Sylvia Pankhurst pour une société véritablement égalitaire, autogestionnaire, antihiérarchique et antiautoritaire se solde par une défaite. Vaincue, elle va devenir la grande oubliée des suffragettes et de la famille Pankhurst, celle qui longtemps ne sera pas commémorée. » Les femmes britanniques obtinrent le droit de vote en 1918 mais il fallait avoir au moins 30 ans pour voter, contrairement aux hommes qui eux votaient dès l’âge de 21 ans. Ce n’est qu’en 1928 que les femmes purent voter à compter de leurs 21 ans.
Sylvia Pankhurst a marqué l’histoire des droits des femmes par sa pugnacité et Marie-Hélène Dumas remet sur le devant de la scène sa vie et son œuvre, une femme « jusqu’au bout passionnée, exaltée, romantique et utopique ». L’autrice démontre qu’en cherchant à faire le lien entre les milieux ouvriers, les luttes féministes et celles des peuples colonisés, Sylvia Pankhurst « semblait annoncer la pensée féministe, radicale et postcoloniale d’aujourd’hui », les luttes intersectionnelles. La fin de sa vie est beaucoup plus posée mais son cœur bat toujours très fort lorsqu’il s’agit de se lever pour défendre ceux et celles qui subissent des injustices. Elle reprend le chemin de l’activisme en soutenant l’Éthiopie face à l’Italie et ses revendications territoriales. Elle crée des journaux (New Times et Ethiopian News) et s’installe dans ce pays où elle meurt en 1960. C’est sa dernière demeure. Elle repose « dans le carré du cimetière réservé aux patriotes éthiopiens dont elle a partagé la lutte ».
Sylvia Pankhurst ne s’est jamais sentie vaincue. « Je vis […] qu’autour de moi les femmes sans voix, les femmes les plus pauvres et les plus opprimées, s’étaient arrachées au désespoir et à l’impuissance de la misère et de l’assujettissement, qu’elles avaient appris à parler et penser par elles-mêmes. »

Lenneth

Entretien avec Louis Janover. Acte II

dimanche 26 avril 2020 :: Permalien

« C’est en s’éloignant de cette spontanéité de la révolte que le surréalisme a perdu son esprit d’origine. » Entretien avec Louis Janover, volet 2.

Tu évoques Antonin Artaud. Quels textes de lui nous conseillerais-tu en priorité ? Et pourrais-tu revenir à la généalogie du surréalisme et aux grandes étapes de son histoire, en évoquant notamment le Manifeste pour un art révolutionnaire indépendant ? Considères-tu, d’une certaine façon comme Nadeau, que l’histoire du surréalisme s’arrête en 1939 ?

Commençons par énoncer les principes de base qui désormais se sont imposés au nom du surréalisme :
— Transformer l’art, le fondre à la révolution, voilà la parole qu’a fait entendre le surréalisme. Les artistes et écrivains ont expérimenté toutes les possibilités qui s’offraient au mouvement en transposant dans le domaine artistique, grâce à l’automatisme psychique érigé en méthode, l’exploration de tous les espaces que Freud a défrichés et qui une fois mis à jour et au jour ne dispensent plus guère de surprises. C’est l’intelligence de la vie intérieure dans son unité qui est en cause, l’idée que l’inconscient est un concept aussi peu clair que prêt à tout. La révolution est le mot de passe qui permet d’associer tous ces éléments de culture ;
— Aller jusqu’aux plus profondes profondeurs de la vie intérieure et de la révolte, a dit Artaud, car il parle de lui-même en faisant de l’écriture poétique le point de rupture qui entrouvre cet espace et en ébranle les fondements ;
— Au Second Manifeste du surréalisme, où l’ambition du surréalisme comme avant-garde s’expose au grand jour et au premier plan, et repousse les rivaux, le Grand Jeu notamment, répond À la grande nuit ou le bluff surréaliste, la seule ouverture qui permette de déceler un au-delà dans le surréalisme. C’est la raison pour laquelle, alors que Breton est surréaliste dans le premier Manifeste, Nadja ou les Entretiens, Artaud est surréaliste spontanément, dans les poèmes et écrits de jeunesse, L’Ombilic des limbes, Le Pèse-nerfs, Tric trac du ciel, sans avoir à rien nommer et sans intention de fixer les normes d’une avant-garde rivale du surréalisme.
— La « voie mi-libertaire mi-mystique », qui aurait été celle de l’auteur des Adresses surréalistes laisse en suspens le problème : qu’en eût-il été si le surréalisme avait su conserver la voie mi-politique, mi-poétique, la dimension éthique qui lui assurait cette fureur et cet élan unique sans lui imposer de direction ?
La critique qu’Artaud adresse aux surréalistes qui ont adhéré à la conception de la révolution, au « communisme », revient vers nous en un éclat, car l’idée même de révolution reste dans l’irrésolu, et pour cause, et cette irrésolution se pose dans les mêmes termes que ceux qu’expose À la grande nuit ou le bluff surréaliste (voir ci-dessous). « L’intérieur du surréalisme le conduit à la Révolution. C’est le fait positif. » Mais « ce ralliement au communisme », que certains d’entre eux ont refusé, qu’a-t-il donné à ceux qui l’ont fait leur ? Ce basculement vers « cette fausse vérité du réel immédiat », vers ces « bouleversements qui n’affecteraient que ce côté extérieur, immédiatement perceptible, de la réalité », qu’a-t-il apporté au surréalisme ? Et quand Artaud se place dans le débat d’alors du côté des « hommes libres », de « tous les révolutionnaires véritables qui pensent que la liberté individuelle est un bien supérieur à celui de n’importe quelle conquête obtenue sur un plan relatif », on peut penser qu’il n’est pas si loin de la position de Fondane. Et cette position, loin de rester sans résonance dans notre monde, rejoint tous les doutes et retraits en rapport avec la mise en cause d’un marxisme dont Rubel a montré le caractère réducteur. Si le marxisme-léninisme a instillé la contre-révolution dans le mouvement ouvrier, il n’a pas épargné la pensée et ceux qui en discutent tombent dans le même piège.
Toute l’aporie de l’avant-garde réside dans ce rapport, et la réponse d’Artaud conserve une intelligence et une force que l’on interroge rarement. Or, paradoxalement, c’est en s’éloignant de cette spontanéité de la révolte que le surréalisme a perdu son esprit d’origine, sans jamais retrouver le sens de cette unité. Changer la vie se réduira au principe : changer l’art en art surréaliste qui sera censé cristalliser toutes les formes de révolte, alors qu’il représentera le retour au monde inchangé de l’art. L’écart absolu a été progressivement ramené à un grand écart. Et le rapport au politique ne fera que creuser la distance en ouvrant les deux voies de l’avant-garde : transformer le monde/changer la vie, ces deux mots d’ordre s’additionnent mais ne se fondent pas.

La question concernant Nadeau établit des clivages incertains. Disons alors que je considère que, mesurée à l’aune de la révolution surréaliste, l’histoire du surréalisme tel qu’en lui-même commence vraiment en 1939. La guerre va faire tabula rasa des irrésolutions et des obstacles. Tous les éléments sont désormais en place, à leur place. L’après-guerre marque la victoire du surréalisme, la victoire de l’art surréaliste, la défaite de la révolution surréaliste, car désormais la logique s’inverse et réintroduit la césure changer la vie/transformer le monde. Ces mots d’ordre se trouvent séparés par l’histoire et ne se rejoignent plus, sauf de manière verbale, comme incantation. Le PC est désormais le mouvement politique dominant dans le domaine intellectuel, mais son hégémonie ne s’étend nullement à la sphère artistique. C’est là que le surréalisme prend position, en participant à une transformation culturelle irrésistible après le nettoyage opéré à la Libération dans les milieux intellectuels qui, même soumis au diktat politique du Parti, conservent leur perspective littéraire et artistique dissidente. Les compagnons de route s’écartent quand un autre chemin garni de fleurs s’ouvre sur leurs pas. L’intelligentsia se recompose, elle en est aux balbutiements, mais il faut justement y voir la raison pour laquelle ses revendications se révèlent explosives : elle commence son œuvre de recherche idéologique dans tous les éléments à sa portée, et s’en prend par priorité à la morale héritée de l’avant-guerre. Dans ce domaine, le surréalisme est le point de cristallisation des revendications qui rassemblent toute la mouvance artistique libérée du carcan de l’ordre moral.
De ce point de vue, le Manifeste pour un art révolutionnaire indépendant ne modifie en rien, et dans son expression même, les données du problème tel qu’il s’est posé lors du Congrès des écrivains de 1935. S’ajouteront les discussions sur Trotski, qui se rattache à l’histoire du bolchevisme, et circonscrit le cercle de la réflexion sur Octobre et la révolution, sans oublier Kronstadt. Pour le reste, preuve encore que tout bouge pour donner le change, les deux « mots d’ordre » restent dans un double rapport et consacrent en fait l’espace de liberté que le surréalisme s’apprête à investir. Le groupe surréaliste n’a plus de barrière, l’espace s’ouvre devant lui de manière quasi spontanée, le monde change avec la vie. Le PC fossilisé dans son carcan bureaucratique, la culture artistique ne tient même plus compte d’un réalisme social totalement dépassé. Le surréalisme a gagné la partie sans plus avoir à combattre, son domaine a été creusé dans l’avant-guerre, et il s’installe naturellement dans son domaine réservé.
C’est à cet endroit qu’il nous faut rejoindre une autre logique, celle qu’Artaud avait fait apparaître, et l’on peut voir que toute sa pensée, irréductiblement hostile à cette « fausse vérité du réel immédiat » qui toujours oscille entre le mensonge et la vérité, choisit une autre voie, à rebours de « l’inutilité profonde de n’importe quelle action spontanée ou non spontanée. C’est le point de vue du pessimisme intégral. Mais une certaine forme de pessimisme porte avec elle sa lucidité. La lucidité du désespoir, des sens exacerbés et comme à la lisière des abîmes. Et à côté de l’horrible relativité de n’importe quelle action humaine cette spontanéité inconsciente qui pousse malgré tout à l’action » (Artaud).
Pierre Naville nous a porté également, mais par une autre voie, vers cette position radicale. L’échec y apparaît comme « forme subjective pure de la contestation de ce qui réussit », et la « valeur subjective de l’homme » comme forme privilégiée de la résistance « au cours objectif et triomphant des choses ». Grâce à ce refus, tous ceux qui entrecroisent leur critique finissent par créer un milieu social propre : « une société de réfractaires ». Cette réflexion sur l’échec guidera nombre de penseurs que rien ne semblerait unir, et qui feront resurgir la « fausse vérité » d’un réel immédiat, « fausse vérité » d’un mouvement dominé par une théorie qui a dénié à l’éthique et à l’utopie leur place dans l’histoire de la révolution. De ce point de vue, et cette dialectique nous éclaire sur ce qu’il en est aujourd’hui de cette histoire, sur la victoire du surréalisme et son échec, et sur la manière de l’aborder. Reste à savoir à quel endroit reprendre le fil du Manifeste abandonné par les surréalistes pour qu’apparaissent de nouvelles convergences et les formes inédites de rupture.

Louis Janover

Antonin Artaud.

À la grande nuit ou le bluff surréaliste (1927)

Que les surréalistes m’aient chassé ou que je me sois mis moi-même à la porte de leurs grotesques simulacres, la question depuis longtemps n’est pas là. C’est parce que j’ai eu assez d’une mascarade qui n’avait que trop duré que je me suis retiré de là-dedans, bien certain d’ailleurs que dans le cadre nouveau qu’ils s’étaient choisi pas plus que dans nul autre les surréalistes ne feraient rien. Et le temps et les faits n’ont pas manqué de me donner raison. 
Que le surréalisme s’accorde avec la Révolution ou que la Révolution doive se faire en dehors et au-dessus de l’aventure surréaliste, on se demande ce que cela peut bien faire au monde quand on pense au peu d’influence que les surréalistes sont parvenus à gagner sur les mœurs et les idées de ce temps.
Y a-t-il d’ailleurs encore une aventure surréaliste et le surréalisme n’est-il pas mort du jour où Breton et ses adeptes ont cru devoir se rallier au communisme et chercher dans le domaine des faits et de la matière immédiate, l’aboutissement d’une action qui ne pouvait normalement se dérouler que dans les cadres intimes du cerveau. 
Ils croient pouvoir se permettre de me railler quand je parle d’une métamorphose des conditions intérieures de l’âme, comme si j’entendais l’âme au sens infect sous lequel eux-mêmes l’entendent et comme si du point de vue de l’absolu il pouvait être du moindre intérêt de voir changer l’armature sociale du monde ou de voir passer le pouvoir des mains de la bourgeoisie dans celles du prolétariat.
Si encore les surréalistes cherchaient réellement cela, ils seraient au moins excusables. Leur but serait banal et restreint mais enfin il existerait. Mais ont-ils le moindre but vers lequel lancer une action et quand ont-ils été foutus d’en formuler un ?
Travaille-t-on d’ailleurs dans un but ? Travaille-t-on avec des mobiles ? Les surréalistes croient-ils pouvoir justifier leur expectative par le simple fait de la conscience qu’ils en ont ? L’expectative n’est pas un état d’esprit. Quand on ne fait rien on ne risque pas de se casser la figure. Mais ce n’est pas une raison suffisante pour faire parler de soi.
Je méprise trop la vie pour penser qu’un changement quel qu’il soit qui se développerait dans le cadre des apparences puisse rien changer à ma détestable condition. Ce qui me sépare des surréalistes c’est qu’ils aiment autant la vie que je la méprise. Jouir dans toutes les occasions et par tous les pores, voilà le centre de leurs obsessions. Mais l’ascétisme ne fait-il pas corps avec la véritable magie, même la plus sale, même la plus noire. Le jouisseur diabolique lui-même a des côtés d’ascète, un certain esprit de macération.
Je ne parle pas de leurs écrits qui eux sont resplendissants quoique vains du point de vue auquel ils se placent. Je parle de leur attitude centrale, de l’exemple de toute leur vie. Je n’ai pas de haine individuelle. Je les repousse et les condamne en bloc, rendant à chacun d’entre eux toute l’estime et même toute l’admiration qu’ils méritent pour leurs œuvres ou pour leur esprit. En tout cas et à ce point de vue je n’aurai pas comme eux l’enfantillage de faire volte-face à leur sujet, et de leur dénier tout talent du moment qu’ils ont cessé d’être mes amis. Mais il ne s’agit pas heureusement de cela. 
Il s’agit de ce décalage du centre spirituel du monde, de ce dénivellement des apparences, de cette transfiguration du possible que le surréalisme devait contribuer à provoquer. Toute matière commence par un dérangement spirituel. S’en remettre aux choses, à leurs transformations, du soin de nous conduire, est un point de vue de brute obscène, de profiteur de la réalité. Personne n’a jamais rien compris et les surréalistes eux-mêmes ne comprennent pas et ne peuvent pas prévoir où leur volonté de Révolution les mènera. Incapables d’imaginer, de se représenter une Révolution qui n’évoluerait pas dans les cadres désespérants de la matière, ils s’en remettent à la fatalité, à un certain hasard de débilité et d’impuissance qui leur est propre, du soin d’expliquer leur inertie, leur éternelle stérilité.
Le surréalisme n’a jamais été pour moi qu’une nouvelle sorte de magie. L’imagination, le rêve, toute cette intense libération de l’inconscient qui a pour but de faire affleurer à la surface de l’âme ce qu’elle a l’habitude de tenir caché doit nécessairement introduire de profondes transformations dans l’échelle des apparences, dans la valeur de signification et le symbolisme du créé. Le concret tout entier change de vêture, d’écorce, ne s’applique plus aux mêmes gestes mentaux. L’au-delà, l’invisible repoussent la réalité. Le monde ne tient plus.
C’est alors qu’on peut commencer à cribler les fantômes, à arrêter les faux semblants. Que la muraille épaisse de l’occulte s’écroule une fois pour toutes sur tous ces impuissants bavards qui consument leur vie en objurgations et en vaines menaces, sur ces révolutionnaires qui ne révolutionnent rien.
Ces brutes qui me convient à me convertir. J’en aurais certes bien besoin. Mais au moins je me reconnais infirme et sale. J’aspire après une autre vie. Et tout bien compté je préfère être à ma place qu’à la leur. Que reste-t-il de l’aventure surréaliste ? Peu de choses si ce n’est un grand espoir déçu, mais dans le domaine de la littérature elle-même peut-être ont-ils en effet apporté quelque chose. Cette colère, ce dégoût brûlant versé sur la chose écrite constitue une attitude féconde et qui servira peut-être un jour, plus tard. La littérature s’en trouve purifiée, rapprochée de la vérité essentielle du cerveau. Mais c’est tout. De conquêtes positives, en marge de la littérature, des images, il n’y en a pas et c’était pourtant le seul fait qui importe. De la bonne utilisation des rêves pouvait naître une nouvelle manière de conduire sa pensée, de se tenir au milieu des apparences. La vérité psychologique était dépouillée de toute excroissance parasitaire, inutile, serrée de beaucoup plus près. On vivait alors à coup sûr, mais c’est peut-être une loi de l’esprit que l’abandon de la réalité ne puisse jamais conduire qu’aux fantômes. Dans le cadre exigu de notre domaine palpable nous sommes pressés, sollicités de toute part. On l’a bien vu dans cette aberration qui a conduit des révolutionnaires sur le plan le plus haut possible, à abandonner littéralement ce plan, à attacher à ce mot de révolution son sens utilitaire pratique, le sens social dont on prétend qu’il est le seul valable, car on ne veut pas se payer de mots. Étrange retour sur soi-même, étrange nivellement.
Mettre en avant une simple attitude morale, croit-on que cela puisse suffire si cette attitude est toute marquée d’inertie ? L’intérieur du surréalisme le conduit jusqu’à la Révolution. C’est cela le fait positif. La seule solution efficace possible (qu’ils disent) et à laquelle un grand nombre de surréalistes ont refusé de se rallier ; mais, les autres, ce ralliement au communisme, que leur a-t-il donné, que leur a-t-il fait rendre ? Il ne les a pas fait avancer d’un pas. Cette morale du devenir de quoi relèverait paraît-il la Révolution, jamais je n’en ai senti la nécessité dans le cercle fermé de ma personne. Je place au-dessus de toute nécessité réelle les exigences logiques de ma propre réalité. C’est cela la seule logique qui me paraît valable et non telle logique supérieure dont les irradiations ne m’affectent qu’autant qu’elles touchent ma sensibilité. Il n’y a pas de discipline à laquelle je me sente forcé de me soumettre quelque rigoureux que soit le raisonnement qui m’entraîne à m’y rallier. Deux ou trois principes de mort et de vie sont pour moi au-dessus de toute soumission précaire. Et n’importe quelle logique ne m’a jamais paru qu’empruntée.

Le surréalisme est mort du sectarisme imbécile de ses adeptes. Ce qu’il en reste est une sorte d’amas hybride sur lequel les surréalistes eux-mêmes sont incapables de mettre un nom. Perpétuellement à la lisière des apparences, inapte à prendre pied dans la vie, le surréalisme en est encore à chercher son issue, à piétiner sur ses propres traces. Impuissant à choisir, à se déterminer soit en totalité pour le mensonge, soit en totalité pour la vérité (vrai mensonge du spirituel illusoire, fausse vérité du réel immédiat, mais destructible), le surréalisme pourchasse cet insondable, cet indéfinissable interstice de la réalité où appuyer son levier jadis puissant, aujourd’hui tombé en des mains de châtrés. Mais ma débilité mentale, ma lâcheté bien connues se refusent à trouver le moindre intérêt à des bouleversements qui n’affecteraient que ce côté extérieur, immédiatement perceptible, de la réalité. La métamorphose extérieure est une chose à mon sens qui ne peut être donnée que par surcroît. Le plan social, le plan matériel vers lequel les surréalistes dirigent leurs pauvres velléités d’action, leurs haines à tout jamais virtuelles n’est pour mou qu’une représentation inutile et sous-entendue.
Je sais que dans le débat actuel j’ai avec moi tous les hommes libres, tous les révolutionnaires véritables qui pensent que la liberté individuelle est un bien supérieur à celui de n’importe quelle conquête obtenue sur le plan relatif.
Mes scrupules en face de toute action réelle ? Ces scrupules sont absolus et ils sont de deux sortes. Ils visent, absolument parlant, ce sens enraciné de l’inutilité profonde de n’importe quelle action spontanée ou non spontanée. C’est le point de vue du pessimisme intégral. Mais une certaine forme de pessimisme porte avec elle sa lucidité. La lucidité du désespoir, des sens exacerbés et comme à la lisière des abîmes. Et à côté de l’horrible relativité de n’importe quelle action humaine cette spontanéité inconscient qui pousse malgré tout à l’action.
Et aussi dans le domaine équivoque, insondable de l’inconscient, des signaux, des perspectives, des aperçus, toute une vie qui grandit quand on la fixe et se révèle capable de troubler encore l’esprit.
Voici donc nos communs scrupules. Mais chez eux ils se sont résolus au profit semble-t-il de l’action. Mais une fois reconnue la nécessité de cette action, ils s’empressent de s’en déclarer incapables. C’est un domaine dont la configuration de leur esprit les éloigne à tout jamais. Et moi en ce qui me concerne ai-je jamais dit autre chose ? Avec en ma faveur tout de même des circonstances psychologiques et physiologiques désespérément anormales et dont, eux, ne sauraient se prévaloir.


Antonin Artaud

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