Le blog des éditions Libertalia

1 | 2 | 3 | 4 | 5 | 6 | 7 | 8 | 9 | ... | 126 |

Pour une école publique émancipatrice dans L’École des parents

mardi 12 novembre 2019 :: Permalien

— REVUE de PRESSE —

Paru dans L’École des parents, octobre-novembre-décembre 2019

Coup de cœur :
Pour une école publique émancipatrice

Véronique Decker a été institutrice puis directrice d’une école élémentaire pendant trente ans dans un quartier populaire de Bobigny (93). Au moment de prendre sa retraite, cette militante Freinet a écrit 69 billets courts et vivants, comme un patchwork d’anecdotes racontant son quotidien. Très vite, le lecteur est happé par sa foi en la pédagogie coopérative, l’empathie qui illumine ces pages et l’incroyable énergie qu’elle déploie pour ses élèves, souvent cabossés par la vie. Véronique Decker ne cache pas non plus son impuissance, ni ses larmes lorsqu’elle assiste à une cérémonie en hommage à Mélisa, une petite fille bulgare de 7 ans, morte dans l’incendie de son bidonville : « Année après année, je sens toujours cette désolation. Intacte. »
Elle pleure, mais rit aussi, avec les enfants et ses collègues. Et fait preuve d’une saine colère face aux recommandations absurdes de son ministère : pour améliorer les performances d’un enfant, il faut surtout qu’il ait bien mangé, bien dormi, qu’il n’ait pas mal aux dents et qu’il se sente en sécurité́ dans sa famille et la société́. Elle éreinte un manuel de lecture : y a-t-il vraiment « des gens qui croient qu’on peut enseigner la lecture avec des textes aussi ridicules, alors qu’il est possible de s’appuyer sur des écrits réels, qui ont du sens pour les enfants » ? Et rappelle chacun à son devoir, comme cette jeune enseignante : « La grève, c’est un travail ; si on le fait bien, il porte ses fruits. » L’intitulé de l’un de ses billets, « Jamais face aux élèves, toujours à leurs côtés », résume parfaitement son engagement. On aimerait glisser ce livre, bouleversant, dans les cartables des apprentis enseignants et le poser discrètement sur un bureau du ministère de l’Éducation nationale.

Anne Lamy

Grèves et joie pure dans Le Combat syndicaliste

mardi 12 novembre 2019 :: Permalien

— REVUE de PRESSE —

Publié dans Le Combat syndicaliste, novembre 2019.

Ça va grèver !

Les occupations d’usines en 36 opèrent un retournement du rapport au lieu de travail, débarrassé des mises en rivalités entre ouvrier·es, des pressions pour manque de productivité et des cycles abrutissants. La grève transforme les lieux en espace de maîtrise collective de son temps, un embryon de contrôle ouvrier. Trois articles rédigés quand la philosophe se fait embaucher en 1934 dans des usines de métallurgie. Une écriture, limpide, sans effets littéraires, claire, ressentie dans ses tripes.

Nicolas, Interco Nantes

Véronique Decker dans Le Café pédagogique

mardi 12 novembre 2019 :: Permalien

— REVUE de PRESSE —

Dans Le Café pédagogique, 3 juillet 2019.

Véronique Decker :
une retraite bien méritée !

Moment champagne ce soir à l’école Marie Curie de Bobigny (93). Après trente-sept années d’enseignement, Véronique Decker s’apprête à tourner la page. Enseignante engagée, autrice de plusieurs livres, dont Trop classe, qui parlait du quotidien d’une enseignante de Seine-Saint-Denis, Véronique Decker a fait connaître le quotidien d’une enseignante de Seine-Saint-Denis, loin du cliché misérabiliste, mais tellement proche de ce que vivent au quotidien les enseignants de ce département le plus pauvre de France métropolitaine. Institutrice en 1983, elle devient directrice en 1994 à Bobigny, ville qu’elle ne quittera plus. Hier, mardi 2 juillet, elle a voulu dire au revoir à toutes ces personnes qui lui ont permis de vivre pleinement son métier : les élèves, les parents, les collègues, les amis et la famille. Même si elle a une petite pincée au cœur, c’est avec bonheur qu’elle s’apprête à entamer sa nouvelle carrière de retraitée. « Je ne suis pas triste, je suis contente. Je suis contente car j’ai le sentiment d’avoir travaillé du mieux que je pouvais. J’ai le sentiment d’avoir fait au mieux ce que j’avais à faire. Alors je ne ressens pas vraiment de tristesse. J’ai eu la chance d’exercer un métier qui m’a beaucoup plu. »

« Boire un coup avec ceux qui boivent et ceux qui ne boivent pas, tous ensemble »

Ainsi, à partir de 18 heures, parents, anciens parents, élèves, anciens élèves, collègues, anciens collègues, amis, conjoint et enfants boiront un verre à la santé de la future retraitée. « Je voulais partager ce moment avec tous, les gens du quartier et ceux rencontrés au hasard de ma vie professionnelle. Avec ceux qui boivent, et ceux qui ne boivent pas, tous ensemble. J’ai prévu bière, jus, coca et vin. Je sais que les parents ont aussi prévu d’apporter des petites choses à manger. Tout ça me fait vraiment chaud au cœur. » Cette soirée, elle la prépare de longue date, invitant même son réseau twitter à la petite sauterie. Ses collègues directeurs et directrices ont eu le droit à leur pot de départ en avant-première, « j’ai fait un discours pour l’Amicale des directeurs (ndlr : groupement de directeurs exerçants à Bobigny) ».

Un discours émouvant qui n’oublie personne

À 19h30, Véronique se saisit du micro et se lance dans un discours émouvant. Un discours qui ne débute pas comme tous les autres, encore une marque de fabrique de cette enseignante : ne pas faire comme tout le monde. « Ce discours sera interactif, car je vais vous demander de vous lever… d’applaudir… de siffler… de crier… On fait un premier essai pour voir si vous suivez les consignes : levez les mains… c’est bon. Applaudissez. Ok. Criez tous ensemble et lorsque je fermerai ma main, silence dans les rangs… ». Et elle n’oublie personne dans son discours.
Ceux qu’elle a punis : « Je ne vais pas les féliciter, car tout de même s’ils ont été punis, c’est sans doute qu’ils avaient dépassé les bornes de la correction, de la pudeur – je le dis souvent, tous les gros mots parlent de sexe et sont donc impudiques, du respect et des règles de travail coopératif. Mais ces élèves, qui s’énervent, qui contestent, qui refusent, qui s’impatientent, ce sont ceux qui nous obligent à réfléchir pour mieux enseigner, pour trouver des projets qui les engagent, pour constituer un collectif avec eux, alors qu’eux même ne veulent pas coopérer avec les autres. Tous m’ont amenée à réfléchir davantage, même si je rentrais chez moi bien fatiguée parfois de leur présence. »
Ceux qu’elle a aidés, et ils sont nombreux dans l’assistance. « Je voudrais que ceux que j’ai aidés pensent à moi chaque fois qu’ils regarderont les lignes des charges sociales sur leur fiche de paye. En premier, tâchez d’avoir un emploi, une fiche de paye, et battez-vous pour avoir un bon salaire. Puis regardez la différence entre le brut et le net. Une part du salaire est “ socialisée ” et au lieu d’aller sur votre compte en banque, elle va payer l’école, les hôpitaux, les maternités et… la retraite. Chaque fois qu’on vous dira que ce sont des charges, pensez qu’il s’agit d’un salaire, un salaire différé, réservé à ceux qui en ont besoin, comme les malades pour les indemnités de maladie, et que c’est la partie la plus juste du salaire. Défendez cette ligne qui est celle de la justice sociale et non une charge. Après avoir travaillé de 17 à 61 ans, sans arrêt, je vais pouvoir aboutir mes propres projets : vivre à la campagne, voyager l’hiver, cultiver mon jardin au printemps, cuisiner mes légumes. »
Elle ose aussi parler de ceux avec qui elle a été injuste. « Vous pouvez lever les deux bras et bouger les mains, je sais que j’ai été injuste de nombreuses fois. Parfois, je suis inattentive, souvent je suis débordée, et dans l’urgence, on fait souvent le pire. Pour bien travailler, il faut savoir prendre son temps, réfléchir, se relaxer. Souvent j’ai crié sans raison, et j’ai bafoué l’idée même que je me fais de l’éducation au respect d’autrui, pour laquelle il est indispensable que les adultes donnent l’exemple : ne jamais frapper, ne pas crier, prendre le temps d’un message clair qui permet de défendre son point de vue sans humilier la personne en face. »
Elle évoque aussi les classes transplantées, les élèves y ayant participé, leurs parents et les accompagnateurs. « Pendant vingt ans, nous avons fait de ces séjours un axe majeur de notre dispositif pédagogique, car pour devenir citoyen, il faut connaître le territoire sur lequel on a des droits politiques, et apprendre à l’apprécier. Je voudrais féliciter les parents qui ont eu peur parce que leur enfant est parti en classe transplantée, pour leur courage. Élever un enfant, ce n’est pas le protéger sans cesse, c’est lui apprendre la liberté, lui transmettre des savoirs et des valeurs qui le rendront capable de s’émanciper de sa maison. Parfois, cela demande des ruptures, et elles nous rendent tristes, en tant que parents. Je comprends que cela soit douloureux et j’ai toujours apprécié à sa juste valeur le courage des parents qui nous font une immense confiance en nous laissant partir avec les êtres qu’ils chérissent le plus au monde. »
Et bien entendu, elle parle des familles. « Je voudrais remercier les mamans, les papas, les grands-mères et les grands-pères qui nous accompagnent pour les sorties scolaires habillés tels qu’ils sont, qui donnent de l’argent à la coopérative scolaire, qui apportent des gâteaux pour les fêtes, qui viennent aux réunions, et qui soutiennent l’école publique chaque jour. L’école publique est notre bien commun. Défendre la qualité de l’école publique de notre pays, c’est défendre la démocratie et les droits sociaux des enfants. N’oubliez pas qu’avant l’école publique, gratuite et obligatoire pour tous les enfants, en France il y avait des petites servantes de 7 ans qui portaient des seaux dans les fermes et des petits ouvriers qui descendaient dans les mines à 8 ans et mouraient avant 12. Ce que nous avons gagné au XXe siècle peut être perdu au XXIe si vos enfants ne s’engagent pas à construire un monde meilleur, sans guerre, sans haine, avec une défense réelle de tous les êtres humains de la planète et la préservation de tous les écosystèmes. »
Et c’est non sans émotion qu’elle évoque ses collègues. « Je ne peux pas citer tous les enseignants et enseignantes qui ont travaillé dans cette école pendant ces années, et certaines et certains qui habitent désormais loin n’ont pas pu nous rejoindre. Mais avec elles, avec eux, j’ai eu une belle vie professionnelle et pédagogique, en raison de leur engagement constant et coopératif face au racisme, face aux dégradations de l’école publique, face aux inégalités entre les hommes et les femmes, pour un monde écologique et pour la justice sociale. Nous avons ensemble tenté de transmettre tout ce qui nous semblait important, pas seulement par des mots, mais par des actes réels, c’est le sens profond de la pédagogie du mouvement Freinet. J’ai toujours beaucoup aimé enseigner dans le 93 et je vous invite à venir boire un verre à ma santé, à ma longue retraite déjà pleine de projets. »
Une nouvelle vie attend Véronique dans le Limousin, dans le village vers lequel elle demandait sa mutation – qu’elle n’a heureusement pas eu – avant d’écrire son premier livre. Et comme on pouvait s’y attendre, ce ne sera pas si farniente que cela. Elle organisera des stages pour les élèves ayant des soucis avec l’écriture dans toutes ses dimensions, graphique et orthographique. Les enfants travailleront avec elle le matin, l’après-midi, ils seront avec des artisans du village. « Ils utiliseront leurs mains à des activités réelles : fabriquer des jeux en bois, faire de la poterie. » Véronique nous rassure aussi : « Je n’ai pas le projet de m’ennuyer. Mon compagnon et moi voulons prendre du temps pour soi, prendre du temps pour l’autre et partir en vacances. » Nous ne lui en espérons pas moins…
Bonne continuation Véronique et merci. Merci pour nous, enseignants du 93, pour nos élèves, pour les familles et tout simplement pour l’École.

Lilia Ben Hamouda

Plutôt couler en beauté dans Le Monde libertaire

mardi 12 novembre 2019 :: Permalien

— REVUE de PRESSE —

Publié dans Le Monde libertaire (novembre 2019)

C’est à partir de la redécouverte du récit d’un homme courageux, le navigateur Bernard Moitessier, qui courut en 1969 la toute première course de vitesse en solitaire, que Corinne Morel Darleux nous livre ses réflexions. Cet exemple inspirant qui traverse tout le livre lui permet d’interroger le refus de parvenir, la dignité et les formes de simplicité volontaire, choisie et non subie, dans une perspective anticapitaliste. Car « pour que la pauvreté subie se transforme en frugalité choisie, il y a besoin de choix individuels, mais aussi d’organisation collective ».
Mais « pour qu’il y ait refus, il faut qu’il y ait possibilité » ; elle en appelle à une relecture de l’anarchiste Charles Auguste Bontemps pour s’orienter vers le fondement politique de l’émancipation humaine : « celui de transformer ses difficultés individuelles en une force collective ».
Écartant avec force ceux et celles qui cultivent leur écologie profonde ou leur potager tout en se désintéressant des nécessités de transformer le monde, l’auteure, adepte de l’écosocialisme postulant que l’écologie est incompatible avec le capitalisme, questionne l’acte isolé autant que l’incarnation du combat politique. En s’appuyant sur son propre vécu, la réflexion de Corinne Morel Darleux atteint une sincérité et une franchise comme on en lit peu. Interrogeant tour à tour le sujet de nos identités, de nos choix intimes, de nos fuites et de nos courages devant l’adversité, elle nous fait profiter d’une authentique réflexion politique. Et c’est passionnant, et c’est rare de simplicité. Romain Gary, Emma Goldman, Stig Dagerman, Françoise Héritier… servent son propos.
Pour faire face à l’effondrement qui vient dans une perspective politique et anticapitaliste, l’auteure nous propose une sorte d’éthique du présent pour le futur et considère que si la prise de conscience s’accélère, « nous avons besoin de renforts ». Un nécessaire nouveau récit collectif peut se construire à partir d’une nouvelle culture qui doit frapper les imaginaires ; d’une découverte des temps simples qui aident à s’approprier ce que nous devons défendre de l’effondrement ; d’un questionnement sur « la hiérarchisation des peines du monde » … Mais ce cheminement proposé doit servir les constructions collectives, sociales, politiques : car « appliqué à l’hypothèse de l’effondrement, le pari consiste non pas à croire mais à agir : nous avons tout à y gagner ». L’auteure nous assure que ce n’est pas au plus fort de l’urgence que l’on doit agir, mais avant, pour mieux construire l’après.
Ce livre est à mettre entre toutes les mains. C’est un travail qui participe à reconstruire une nouvelle éthique pour aujourd’hui, un rapport critique au monde capitaliste et qui propose, sans pessimisme, des pistes pour de nouvelles constructions. Il est d’autant plus intéressant que l’auteure, en rupture de ban avec La France Insoumise, élue au Conseil régional Auvergne-Rhône-Alpes, a manifestement dans ses bagages une culture politique qui puise dans des courants et des auteurs que nous connaissons bien au Monde Libertaire. Elle témoigne elle aussi, d’une sorte de redécouverte de l’éthique et des œuvres constitutives de la pensée et de l’agir des anarchistes. Mais l’auteure de Plutôt couler… fait preuve d’un courage certain à franchir le Rubicon idéologique en faisant un de ces pas de côté qu’elle affectionne tant. Et si La rose et le réséda l’inspire, il reste à savoir si on retrouve ce souci dans les engagements de beaucoup de ceux et celles qui pensent que le Capitalisme nous mène à l’effondrement, et que le combattre est une nécessité encore plus vitale.

Daniel (Nîmes)

La Rage contre le règne de l’argent sur Bibliothèque Fahrenheit 451

mardi 12 novembre 2019 :: Permalien

— REVUE de PRESSE —

Publié sur Bibliothèque Fahrenheit 451, le 18 octobre 2019.

« Nous sommes au cœur d’une bataille dans laquelle la rage s’intensifie. Le futur de l’humanité dépend de cette bataille. C’est une bataille des rages. » John Holloway, avec ce texte bref et juste, donne une cible à notre colère : l’argent, en tant que lien social destructeur et cause de tant de souffrances. Il nous encourage à veiller à ce qu’elle demeure digne et créatrice, qu’elle ne se transforme surtout pas en défense du système, en haine raciste.

S’appuyant sur ses observations des printemps arabes, des mouvements des places en Europe et en Amérique du Nord, il met en évidence une rage, partie d’une critique des dictatures, rapidement étendue aux « démocraties-telles-que-nous-les-connaissons », un élan vers de nouvelles formes d’organisation et de prises de décision, ainsi qu’une nouvelle « antigrammaire de la révolte » : assemblées, refus de formuler des revendications, rejet des partis politiques et des politiciens de droite comme de gauche. « Ce sont des brèches dans la domination du capital, des espaces et des moments de négation-création, où nous pouvons dire “non” et créer quelque chose de différent, explorer de nouveaux chemins, de nouvelles logiques, essayer d’ouvrir de nouveaux mondes. »
La société est fondée sur la loi de la valeur, la règle du « plus vite, plus vite, toujours plus vite » imposée, non plus par le fouet comme dans les sociétés esclavagistes, mais par l’argent. L’attaque concertée et organisée pour tout soumettre à la logique du profit et du marché, et le « développement orgiaque du capital », ont dépassé toutes les limites imaginables. La raison, conçue comme antithèse de la rage, réponse venue d’en haut, nous désarme et nous demande de « rester calme » et de tout gérer « rationnellement ». « Rester raisonnable signifie reconnaître la Réalité et raisonner depuis celle-ci pour comprendre ce qui est nécessaire », rester dans le cadre du monde tel qu’il est. Cette « raison objective et neutre » est « la rationalité d’un monde irrationnel, la cohérence interne d’une société obscène ».
Si la rage peut être celle d’une dignité blessée, elle peut donc aussi « facilement devenir une rage de haine et de destruction ». Autant ces moments d’insurrection peuvent être des « opportunités pour accélérer et radicaliser le changement social », de nombreux « je » commençant à former des « nous », autant peuvent-ils s’avérer destructeurs, cristallisant amertume et frustrations.
Souvent « l’étincelle de la rébellion est sur la défensive » : nous protestons pour préserver nos modes de vie, nos écoles, notre système de santé, des attaques et des agressions.
Diriger notre rage vers des personnes peut mener à « la simple et bête destruction » ou à l’enfermement « dans un cercle stérile et dénué d’espoir ». C’est le système d’agression qui doit être démantelé, pas les agents de sa mise en œuvre qui doivent être changés.
Les politiques de la plupart des États, quelle que fut la couleur politique de leur gouvernement, ont contribué, ces trente dernières années, à la grande offensive néolibérale : donner la primauté au marché, réduire le rôle de l’État, promouvoir la privatisation de tout ce qui peut devenir source de profit pour le capital. Notre rage vise la faillite de la démocratie représentative, son incapacité à représenter les intérêts des gens, et doit donc être dirigée plus loin que vers les programmes politiques.
La démocratie directe a été le point commun à tous les grands derniers soulèvements. Rétablir la démocratie réelle aux décisions économiques n’est pertinent qu’en remettant en question la propriété privée et avec elle, l’argent.
Si nous avons besoin d’argent pour subsister, si nous nous battons pour en avoir plus pour nos écoles, nos hôpitaux, … nous ne voulons pas d’un monde régi par l’argent, « un monde dans lequel la richesse que nous produisons prend la forme de l’argent ». L’argent fonde sa propre réalité au point que cela semble être un non-sens d’appeler à son abolition. Cette revendication reste donc « sur le bout de la langue des mouvements sociaux » et nous sommes pris au piège si nous ne réussissons pas « à nous frayer un chemin qui nous sorte du pouvoir de l’argent ».
L’argent est « une forme historique de lien social, de connexion sociale, de cohésion sociale », « une manière de relier toutes nos différentes et respectives activités sociales et productives ». Il n’a pas toujours existé alors pourquoi devrait-il exister éternellement ? « Cela semble simple, mais l’argent est comme le monstre de Frankenstein. Il s’éloigne du processus originel d’échange et se retourne contre ceux qui échangent pour les attaquer. » L’argent transforme le processus de travail concret, toute forme de créativité humaine, en travail abstrait ou aliéné, qui n’est plus déterminé par nous, ni individuellement ni collectivement. Ce type de travail imposé par l’argent est en train de « détruire les humains et leur monde », d’exclure une immense partie de la population mondiale, d’en condamner une partie plus grande encore à une vie de misère, privée de sens.
L’argent existe depuis longtemps mais son impact sur la vie des gens reste relativement marginal avant l’expansion du capitalisme qui força les gens à vendre leur force de travail contre un salaire pour pouvoir survivre et détruisit les modes de vie paysans et indigènes à travers le monde. Un immense appareil de surveillance et d’oppression impose et maintient la monétarisation des relations sociales.
Personne, ni les riches, ni les capitalistes, ni les gouvernements, ne contrôle l’agression de l’argent. Lorsque le capital redoute que son expansion ne se réalise pas, il attaque avec des mesures d’austérité. La crise est l’expression d’une production de plus-value incapable de satisfaire le « plus-vite-plus-vite-plus-vite du capital », de fournir le profit nécessaire à sécuriser la reproduction du capital, car la domination de celui-ci, malgré les apparences, n’est pas encore totale. « Nous sommes la crise d’un système destructeur » ou, comme le disait Marcos en 1994 : « Nous avons fait trembler le pouvoir de l’argent. Celui-ci a compris qu’il y avait quelque chose qu’il ne pouvait pas acheter ni vendre, que la dignité avait commencé à faire front. Le pouvoir de l’argent a peur car l’union des dignités signifie son effondrement, la fin prochaine d’un cauchemar, la conclusion d’une phase historique où règnent l’arrogance et la stupidité. »
L’appel que lance John Holloway et qu’il veut « enraciné dans les luttes », lui répond en quelque sorte : « Détruisez le pouvoir de l’argent. Détruisez-le car l’argent est le nerf de cette guerre mondiale déclarée à l’humanité. Détruisez-le car l’argent est la connexion sociale nous reliant, devenue de plus en plus autonome, de plus en plus agressive, et qui menace désormais de tous nous anéantir. Détruisez-le sinon nos victoires se retrouveront prises dans les tentacules de ce monstre qui absorbe tout et qui s’est retourné contre nous. »
Les mouvements révolutionnaire et réformiste ont réussi à rejeter le contrôle direct de l’argent sur de nombreux secteurs (éducation, logement, santé, retraites, …) mais ces succès ont rencontré trois grandes limites :
L’État, avec l’État-providence ou avec « des aspirations révolutionnaires », comme forme alternative de cohésion sociale, promeut aussi « des conditions optimales pour l’accumulation du capital ». Fixer des limites au règne de l’argent n’est pas s’en débarrasser.
Il faut donc (continuer à) développer des formes alternatives de cohésion sociales, communiser, créer de nouvelles relations de collaborations et de solidarités. Plutôt que de repousser le règne de l’argent, il s’agit d’une « destruction interstitielle – à l’intérieur des brèches que nous ouvrons – du pouvoir de l’argent », comme le font déjà « les mouvements qui émergent en défense d’une communauté » (au Chiapas, en Bolivie ou dans la lutte contre l’aéroport de Rossport en Irlande par exemple), « les mouvements qui cherchent consciemment à agir différemment », à créer des relations sociales différentes, fondées sur l’entraide et la solidarité (les mouvements Occupy, le mouvement des villes en transition), les gens obligés de faire partie d’une communauté d’entraide (en Argentine, en Grèce). Il n’y a pas de « solution pure » mais d’inévitables compromis. Toutes ces tentatives, en friction avec le monde qu’elles tentent de détruire, sont cependant bien des brèches.

« La crise est une attaque contre nos modes de vie, mais c’est aussi un piège. Le capital nous invite sans cesse à lui rappeler à quel point il nous manque, à quel point nous l’aimons : reviens capital, reviens argent, donne-moi du travail, fais couler l’argent dans nos vies ! Voilà ce qui constitue la base des politiques traditionnelles de gauche : se battre pour le droit au travail. Mais le défi est de mettre la crise à l’envers, casser cet éternel retour à la soumission et dire au capital : « Non. Nous sommes la crise. Notre refus de devenir des robots à ton service est le rocher sur lequel les vagues incessantes de tes attaques viennent se briser. Il est maintenant temps pour toi de te retirer parce que nous avons autre chose à faire de nos vies. Nous voulons créer un monde qui a du sens. »

John Holloway déploie en quelques poignées de pages sa pensée virtuose qui nous invite à ne pas nous arrêter en chemin. Stimulante analyse de toutes les contestations qui agitent le monde, lucide mise en garde des pièges à éviter et vibrant appel à prendre en main notre propre, réelle et surtout complète émancipation.

Ernest London

1 | 2 | 3 | 4 | 5 | 6 | 7 | 8 | 9 | ... | 126 |