Le blog des éditions Libertalia

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Canicule dans Libération

lundi 7 septembre 2020 :: Permalien

— REVUE de PRESSE —

Publié dans Libération, 28 août 2020.

Dans la torpeur post-opératoire d’un mois d’août, un homme hospitalisé assiste au drame de la canicule de 2003 – 19 490 morts sur l’ensemble de l’été, « une surmortalité de 55 % ». L’auteur de ce récit autobiographique, Jean Stern, qui fut il y a longtemps journaliste à Libération, réveille ses souvenirs de l’hôpital Tenon, à Paris, et ceux-ci résonnent naturellement avec la crise du Covid actuelle. Alors que d’autres opérations ont été reportées pour laisser les lits aux personnes âgées en état d’hyperthermie souvent fatale, la sienne a été maintenue. Alité, accroché à sa pompe à morphine qui l’entraîne dans des rêves récurrents, il comprend peu à peu que quelque chose d’étrange secoue le monde hospitalier. Aujourd’hui il s’indigne rétrospectivement de la lenteur de réaction du gouvernement, de la dureté du monde néolibéral « prêt à sacrifier une partie de sa population ». En attendant, on le voit avec sa perfusion ambulante faire le peu qu’il puisse faire : tenir des mains, parler, faire acte de présence face à des mourants, voisins de couloir. Et derrière la froideur des chiffres, apparaissent des visages, des noms, des histoires.

F.F.

Ines voulait aller danser dans Libération

lundi 7 septembre 2020 :: Permalien

— REVUE de PRESSE —

Publié dans Libération, 8 juillet 2020.

Ines entre dans la danse féministe

La petite rate est invitée au grand bal de la ville, mais a-t-elle envie d’aller danser ainsi ? Ines voulait aller danser est un album féministe, à partir de 6 ans.

Soyons honnêtes, c’était assez mal barré entre Ines voulait aller danser et nous. Un peu parce que la bluette de Julien Clerc (Lili voulait aller danser) s’était imposée en mode marteau-piqueur à la lecture des premières pages de ce petit album aux couleurs pastel. Un peu aussi parce que la ville où se déroule l’histoire d’Ines la petite rate s’appelle Candy-Raton… Mais surtout parce que ces premières pages invitent – croit-on – à entrer dans un conte à l’eau de rose promettant d’être au mieux banal, au pire affligeant : Ines reçoit une invitation pour le grand bal annuel de la ville et tout d’un coup, c’est l’histoire de sa vie, il n’y a plus que ça qui compte. Qui va-t-elle inviter ? Que va-t-elle porter ? Ce bal débouchera-t-il sur un mariage avec un beau « raton loveur » ? Autour d’elle, famille et amis, qu’elle interroge un à un, lui fournissent des rêves d’emprunt et des solutions toutes prêtes.
Sauf qu’Ines n’a absolument pas l’intention de se conformer à ces injonctions normatives. Les garçons costauds qui invitent des filles en robes : très peu pour elle. D’ailleurs, elle va écouter tout le monde et puis faire ce qu’elle veut vraiment (Spoiler : inviter une fille et ensuite partir faire le tour du monde toutes les deux ! Vive la sororité !) Là où c’est fortiche, c’est que plutôt que de donner dans le cliché inverse, un miroir antisexiste d’une héroïne qui serait dure, ambitieuse, indépendante, l’autrice Manon Bouchareu, diplômée en sciences de l’éducation et enseignante en classes élémentaires, construit un personnage qui veut être elle-même tout simplement. Une égalité respectueuse des différences de sexe, d’âge et de condition : Ines entend ce que la société lui propose, digère les conventions sociales et… fait un autre choix. Posément, sans rien casser. Une histoire de différence et de tolérance sans que ces mots devenus creux ne soient jamais écrits. La maison d’édition aurait dû constituer un indice de taille (Libertalia, installée à Montreuil et revendiquée libertaire et antifasciste) : Ines voulait aller danser s’impose comme un premier manifeste féministe.

Laure Bretton

Les Pirates des Lumières en accès libre

vendredi 4 septembre 2020 :: Permalien

En mémoire de David Graeber, voici en libre accès les fichiers ePub (813 ko) et PDF (zip 1,2 mo) de son dernier ouvrage, Les Pirates des Lumière ou la véritable histoire de Libertalia.

In memoriam David Graeber (1961-2020)

vendredi 4 septembre 2020 :: Permalien

David Graeber

Le grand anthropologue libertaire David Graeber vient de mourir. Il avait 59 ans. Sa pensée était encore en pleine ébullition, la perte est immense. Nous reproduisons ici la préface du dernier livre publié de son vivant, en novembre 2019 : Les Pirates des Lumières ou la véritable histoire de Libertalia.

Ce texte a été écrit, à l’origine, pour figurer dans une série d’essais sur la royauté de droit divin, en collaboration avec l’anthropologue américain Marshall Sahlins. Pendant mes recherches de terrain à Madagascar, entre 1989 et 1991, j’ai découvert non seulement que de nombreux pirates des Caraïbes s’y étaient installés, mais aussi que leurs descendants y constituaient encore un groupe doté d’une identité spécifique (ce que j’ai appris au cours d’une brève liaison sentimentale avec une femme dont les ancêtres européens s’étaient établis dans l’île malgache de Sainte-Marie – Nosy Boraha, de son nom malgache). Ensuite, j’ai découvert aussi, à mon grand étonnement, qu’aucun historien ou anthropologue n’avait effectué de recherche de terrain systématique parmi cette population. J’ai même eu pour projet, à un moment, de réaliser moi-même une telle étude – mais malheureusement, les circonstances de la vie en ont voulu autrement, et ce projet ne s’est jamais concrétisé. Je m’y mettrai peut-être un jour…
À l’époque, je m’étais procuré à la British Library une photocopie du manuscrit de Mayeur, qui resta longtemps dans une pile de livres, près d’une fenêtre panoramique, dans la chambre où j’ai grandi à New York. Il était composé de très grandes feuilles de papier couvertes d’une écriture à peine lisible, comme nombre de textes manuscrits du XVIIIe siècle. Pendant plusieurs années, il m’arrivait d’avoir l’impression qu’il me regardait d’un air désapprobateur et tentait d’attirer mon attention alors que je travaillais sur d’autres sujets. Ensuite, quand j’ai perdu mon logement – à la suite d’une machination policière en 2014 –, j’ai fait numériser ce manuscrit en même temps que des photos de famille et d’autres documents, trop volumineux pour que je les emporte dans mon exil londonien. Quelque temps plus tard, j’ai fait transcrire le texte pour le rendre plus facilement lisible.
J’ai toujours trouvé très surprenant que ce texte n’ait jamais été publié. D’autant plus qu’une petite note, jointe à l’original (rédigé à l’île Maurice et conservé par la British Library), expliquait qu’une version dactylographiée pouvait être consultée à l’Académie malgache d’Antananarivo, en s’adressant à un certain M. Valette. Il était paru plusieurs essais écrits par des auteurs français qui l’avaient, à l’évidence, consulté puis résumé, citant des passages du tapuscrit, mais le manuscrit original – un gros volume, certes, et copieusement farci de notes de bas de page – n’avait jamais été publié dans son intégralité.
Finalement, je me suis rendu compte que j’avais accumulé suffisamment de données sur les pirates de Madagascar pour en faire un essai intéressant. Le titre original de ce texte – destiné à l’origine à faire partie du recueil de brefs essais sur la royauté – était Les Pirates des Lumières – les faux rois de Madagascar. Le sous-titre était une référence à un petit livre de Daniel Defoe sur Henry Avery, The King of Pirates : being an Account of the Famous Enterprises of Captain Avery, the Mock King of Madagascar with His Rambles and Piracies. À mesure que je l’écrivais, l’article prenait de l’ampleur et devenait un livre à part entière. J’ai commencé à me demander sérieusement si mon texte n’était pas trop long et, surtout, si je ne m’étais pas trop éloigné du thème de départ, celui des rois imposteurs. (Je me demandais aussi si tous les rois n’étaient pas, en quelque sorte, des imposteurs – la différence ne tenant qu’à l’ampleur de l’imposture…) Bref, je me pris à douter qu’un pareil texte eût vraiment sa place dans le recueil tel qu’il était prévu à l’origine.
À la fin, je pris une décision. Personne n’aime lire un essai trop long, tout le monde aime les livres courts. Pourquoi ne pas transformer cette étude en un ouvrage affranchi de toute contrainte et ne reposant que sur ses propres mérites ?
Et c’est ce que j’ai entrepris de faire.

La possibilité de faire paraître ce livre chez un éditeur nommé Libertalia était trop tentante pour que j’y résiste. Le mythe de Libertalia, utopie pirate en actes, est resté une source inépuisable d’inspiration parmi la gauche libertaire. On y a toujours eu le sentiment que, même si elle n’avait jamais existé, elle aurait dû exister. Ou plutôt que, même si elle n’a pas existé au sens littéral du terme, même s’il n’y a jamais eu de colonie pirate portant ce beau nom, l’existence même des pirates et des communautés pirates constituait en elle-même une sorte d’expérience utopique. Et qu’une sorte de promesse rédemptrice, le rêve d’une véritable alternative, se trouvait aux racines les plus profondes de ce qu’on allait nommer les Lumières – même si nombre de révolutionnaires voient aujourd’hui en lesdites Lumières une promesse fallacieuse de libération, dont l’accomplissement a surtout infligé au monde d’indicibles cruautés.
Ce petit livre s’inscrit dans un plus vaste projet intellectuel, que j’ai commencé à définir dans un essai intitulé There Never was a West, et que je poursuis à présent, en collaboration avec l’archéologue britannique David Wengrow. Dans le langage en vogue actuellement, on pourrait le désigner comme un projet de « décolonisation des Lumières ». Il est indéniable que les idées que nous considérons de nos jours comme issues des Lumières européennes au XVIIIe siècle ont abondamment été utilisées pour justifier l’extraordinaire férocité, les destructions et l’exploitation que subirent non seulement les classes laborieuses en Europe, mais aussi les habitants d’autres continents.
Mais une condamnation générale de la pensée des Lumières est en soi plutôt étrange, car il n’en reste pas moins que ce fut le premier mouvement intellectuel de l’histoire connue largement organisé par des femmes (dans les salons littéraires), qu’il se développa principalement en dehors des institutions, notamment universitaires, et avec le but affiché de saper toutes les structures sociales existantes. En outre, quand on étudie leurs écrits, on constate que les penseurs des Lumières convenaient souvent de manière explicite que leurs idées trouvaient leurs sources en dehors de ce que nous nommons aujourd’hui la « tradition occidentale ».
Je ne citerai qu’un exemple – que je développerai dans un prochain livre. Dans la dernière décennie du XVIIIe siècle – à l’époque où des pirates s’établissaient à Madagascar –, il se tenait à Montréal une sorte de salon littéraire avant la lettre, au domicile du comte de Frontenac, alors gouverneur du Canada. Le gouverneur et le célèbre explorateur Lahontan débattaient de questions importantes (la chrétienté, l’économie, les mœurs sexuelles…) avec un chef huron d’une grande sagesse du nom de Kondiaronk, qui adoptait, dans ces échanges de vues, la position d’un rationaliste égalitariste et sceptique. Il affirmait que les méthodes punitives des lois et des religions européennes ne s’avéraient nécessaires qu’à cause d’un système économique dont le fonctionnement même produisait inévitablement les comportements que l’appareil judiciaire était destiné à réprimer. Lahontan publia en 1704 les notes qu’il avait prises pour transcrire ces débats, et son livre se vendit comme des petits pains dans toute l’Europe.
Presque toutes les grandes figures des Lumières en ont écrit une imitation, une variation ou une transposition. Et pourtant, des personnages comme Kondiaronk ont été occultés et minorés par l’histoire. Personne ne conteste la véracité de ces débats, mais on présume invariablement que Lahontan n’avait rien compris à ce que Kondiaronk lui avait vraiment raconté, et que l’explorateur y avait substitué une fiction idyllique du « noble sauvage » de son propre cru, entièrement tirée de la tradition intellectuelle européenne. Autrement dit, on projette dans le passé l’idée qu’il existait alors une « civilisation occidentale » séparée du reste du monde (un concept qui n’émergea pourtant pas avant le début du XXe siècle). Et avec une ironie véritablement perverse, on tire prétexte de l’arrogance raciale qu’on reproche à ceux que nous qualifions d’« Occidentaux » (un euphémisme codé pour désigner les Blancs), pour dénier à tous ceux qui ne sont pas désignés comme Blancs la moindre influence sur le cours de l’histoire – et plus particulièrement de l’histoire intellectuelle. On dirait que l’histoire, et l’histoire de gauche en particulier, est devenue une sorte de jeu moral, où tout ce qui importe vraiment, c’est de ne pas ménager les Grands Hommes du récit historique et de condamner leur racisme, leur sexisme et leur xénophobie (souvent très réels) – sans se rendre compte qu’un livre de 400 pages qui éreinte Rousseau reste un livre sur Rousseau.
Je me souviens avoir été, enfant, très impressionné par une interview du soufi Idries Shah, qui remarquait combien il était étrange que tant d’êtres humains intelligents et honnêtes, en Europe et aux États-Unis, passent tant de temps à manifester pour conspuer les gens qu’ils détestent (comme le président Johnson, pendant la guerre du Vietnam, à qui la foule demandait en hurlant « combien de gosses il avait tué ce jour-là »). Ne se rendaient-ils pas compte combien c’était gratifiant pour les politiciens dont ils dénonçaient les abus ? Ce sont des remarques comme celle-là qui m’ont incité, plus tard, à rejeter la tactique des manifestations pour me tourner vers l’action directe.
Une partie de l’indignation qu’on pourra détecter dans cet essai en découle. Pourquoi ne considère-t-on pas Kondiaronk comme un important théoricien de la liberté humaine ? C’est pourtant, très clairement, ce qu’il était. Pourquoi ne voit-on pas en Tom Ratsimilaho, dont il va être longuement question dans les pages qui suivent, l’un des pionniers de la démocratie ? Pourquoi les contributions des femmes, dont nous savons qu’elles ont joué un rôle primordial tant dans la société huronne que dans celle des Betsimisaraka (et dont les noms mêmes sont presque tous oubliés), ont-elles été exclues des rares récits qu’on peut trouver sur ces deux grands hommes ? De même, pourquoi les noms des femmes qui tenaient salon au XVIIIe siècle ont-ils été largement évincés de l’histoire des Lumières ?
J’aimerais que cette petite incursion dans l’historiographie ait au moins le mérite de faire comprendre aux lecteurs que l’histoire telle qu’elle est enseignée et analysée actuellement n’est pas seulement profondément biaisée et européocentrique. Elle est aussi, et très inutilement, fastidieuse et ennuyeuse. Son moralisme masque un plaisir subreptice et inavouable – de même que certains éprouvent une sorte de jubilation mathématique à réduire toutes les actions humaines à l’effet de purs calculs conformes à l’intérêt individuel. Mais ces petites jouissances sont malsaines et rabougries, en fin de compte. Le récit véridique de l’histoire humaine est mille fois plus divertissant.
Je vais donc raconter une histoire de magie et de mensonges, de batailles navales et de princesses enlevées, de révoltes d’esclaves et de chasses à l’homme, de royaumes de pacotille et d’ambassadeurs imposteurs, d’espions et de voleurs de joyaux, d’empoisonneurs, de sectateurs du diable et d’obsession sexuelle, toutes choses qui participent des origines de la liberté moderne. J’espère que les lecteurs y trouveront autant de plaisir que moi.

Les Pirates des Lumières dans Gradhiva

vendredi 4 septembre 2020 :: Permalien

— REVUE de PRESSE —

Recension publiée dans Gradhiva, revue d’anthropologie et d’histoire des arts du musée du Quai Branly (septembre 2020).

En 1724, un certain capitaine Charles Johnson publie à Londres A General History of the Robberies and Murders of the Most Notorious Pyrates and also their Policies, Discipline and Government. Chacun des dix-sept chapitres qui composent le volume raconte l’histoire d’un capitaine et de son équipage, parmi lesquels Rackham le Rouge et les femmes pirates, Mary Reed et Ann Bony, Edward Teach, plus connu sous le nom de Barbe-Noire, ou encore Henry Avery, devenu roi à Madagascar. Quatre ans plus tard, alors que le premier tome a connu un grand succès, Johnson en ajoute un second, dont deux chapitres sont consacrés à l’utopie pirate de Libertalia. En 1700, après moult péripéties, le capitaine Olivier Misson, noble provençal devenu pirate, et Angelo Caraccioli, un prêtre italien défroqué, auraient fondé une république égalitaire au nord de Madagascar : Libertalia. Au sein de cette communauté de pirates et d’affranchis, l’esclavage est aboli, les décisions sont discutées collectivement et les biens sont mis en commun. Mais l’expérience tourne mal : les Malgaches, tenus à l’écart de la colonie, attaquent ses habitants, tuant Caraccioli et obligeant Misson et ses hommes à rembarquer précipitamment. L’un d’entre eux « alla mourir à La Rochelle. C’est dans ses papiers que l’on découvrit le manuscrit français de la vie de Misson qui me fut transmis par un correspondant et ami », écrit Johnson. L’auteur des vies de pirates prétend donc avoir appris l’existence de Libertalia grâce à une archive aussi introuvable que le cryptogramme dévoilant les coordonnées du trésor de la Buse.

L’histoire de Libertalia serait sans doute restée confidentielle si, dans les années 1930, un professeur de littérature de l’université d’Indiana, John Robert Moore, ne lui avait attribué une paternité prestigieuse, celle de Daniel Defoe (1660-1731). Sur la base de considérations stylistiques et biographiques, Moore affirme que l’auteur de Robinson Crusoé (1719) se cache derrière le pseudonyme de Charles Johnson, une hypothèse discutée depuis par les historiens et les spécialistes de littérature anglaise. En effet, L’Histoire générale des plus fameux pirates est considérée comme une source bien documentée : son auteur, sans doute marin lui-même, connaît la piraterie par la presse, les comptes rendus de procès, voire des témoignages de première main. Or le nom de Defoe, auteur de plusieurs romans dont les héros sont des pirates installés à Madagascar, met sérieusement en doute sa fiabilité. Le statut des textes de Johnson/Defoe, entre histoire et fiction, est fondamental pour comprendre le projet de David Graeber.

Celui-ci commence par nous rappeler que l’historien de Madagascar Hubert Deschamps (1900-1979) fut l’un des premiers universitaires à prendre au sérieux les textes du capitaine Johnson, introduisant dans le monde académique le récit de Libertalia et insistant sur le rôle des descendants de pirates dans la fondation du royaume des Betsimisaraka. Dans la foulée de Mai 1968, inspiré par « le scrupuleux capitaine Johnson » et le livre de Deschamps, l’écrivain et journaliste Gilles Lapouge lance la théorie du pirate libertaire qui va connaître un vif succès. À partir des années 1980, des historiens engagés – Christopher Hill, Marcus Rediker –, cités par Graeber, convoquent Defoe pour proposer une vision nouvelle de la piraterie anglo-saxonne des XVIIe et XVIIIe siècles. Les pirates ne sont plus des bandits de haute mer sans foi ni loi, mais des prolétaires en lutte contre l’ordre capitaliste et colonial qui s’établit aux Antilles, en Amérique et dans l’océan Indien. Dans cette perspective, écrit Graeber, « le mythe de Libertalia, utopie pirate en actes, [reste] une source inépuisable d’inspiration parmi la gauche libertaire ». Dans l’introduction à la traduction française de L’Histoire générale des plus fameux pirates, publiée en 1990, Michel Le Bris, écrivain et éditeur issu de la Gauche prolétarienne, fait des pirates « les anges noirs de l’utopie », appelant de ses vœux la découverte prochaine de Libertalia, un espoir bientôt anéanti par les archéologues et les historiens. Ajoutons qu’en 2007 est fondée une maison d’édition éponyme qui publie aujourd’hui l’essai inédit de David Graeber.

Ce texte s’inscrit au carrefour de ses engagements politiques et de son premier terrain d’anthropologue, puisqu’il a consacré sa thèse dirigée par Marshall Sahlins aux pratiques magico-religieuses et à la mémoire de l’esclavage à Madagascar. Dès l’introduction, Graeber s’écarte des controverses sur le mythe littéraire de Defoe pour s’intéresser à « ce qui s’est réellement passé sur la côte nord-est de Madagascar […] lorsque plusieurs milliers de pirates s’y établirent » (p. 19). Leur installation sur l’île à la fin du XVIIe siècle est un fait connu, en particulier à Sainte-Marie, où un certain Baldridge établit en 1690 une colonie destinée au commerce et à la traite. L’historiographie, stimulée par les écrits de Marcus Rediker, insiste aujourd’hui sur le rôle crucial des pirates, à terre comme en mer, dans le développement des colonies. Pour l’historien Rafaël Thiébaut, auteur d’une thèse récente sur la traite des esclaves à Madagascar, les flibustiers « ont jeté les bases de toute interaction à venir entre des communautés malgaches peu fréquentées et les Européens », contribuant à la création de royaumes puissants sur le littoral, les Sakalava du Boina et les Betsimisaraka. Graeber s’intéresse uniquement à ces derniers et à leur roi, Ratsimilaho, fils d’un pirate et d’une Malgache, dont la vie est contée dans une biographie inédite, conservée à la British Library. Celle-ci a été rédigée en 1805 par un armateur négrier malouin, Nicolas Mayeur (1747-1809), bon connaisseur de Madagascar où il vécut vingt-cinq ans. En s’appuyant sur cette source jugée fiable, les spécialistes voient en Ratsimilaho un entrepreneur politico-militaire, fin stratège, dont le règne correspond au basculement vers l’est de la Grande Île des circuits de commerce et de traite, avec le développement des colonies françaises dans les Mascareignes (aujourd’hui Maurice et La Réunion). La lecture de Mayeur proposée par Graeber est radicalement différente car elle entend dépasser la vision d’une cohabitation, plus ou moins pacifique, entre communautés pirates et malgaches. Il considère ainsi Betsimisaraka non comme un royaume mais une confédération, « une expérience politique annonciatrice des Lumières, une synthèse créative de la gouvernance pirate et de certains éléments les plus égalitaires de la culture politique traditionnelle de Madagascar » (p. 32).

Dans une première partie, Graeber revient sur plusieurs « royaumes » pirates de Madagascar dont la fortune littéraire fut immédiate au début du XVIIIe siècle, d’où, d’emblée, la difficulté de départager vérité et fiction. Prenant l’exemple de Sainte-Marie, il affirme que les pirates, même quand ils pratiquent la traite, sont mieux acceptés par leurs voisins malgaches que les colons installés par les compagnies. Ils apportent en effet des produits recherchés et, portés par le désir de ne pas reproduire l’ordre social occidental, ils s’intègrent à la société locale, en particulier par les liens matrimoniaux. Graeber identifie ainsi une vraie Libertalia. Fondée en 1707 par le capitaine Nathaniel North à Ambonavola, également connue sous le nom de Foulpointe. North devient le médiateur des conflits entre Malgaches, selon le capitaine Johnson/Defoe, unique source de Graeber pour décrire ces scènes de la justice rendue par les pirates. D’autres récits sensationnels mettent en scène des pseudo-rois – Henry Avery, John Plantain –, dans lesquels Graeber note la présence d’un officier appelé « Tom le mulâtre ». S’agirait-il de Ratsimilaho ?

Répondant par l’affirmative, Graeber affirme que ce ne sont pas les descendants métis des pirates, les zana-malata, qui créèrent la confédération betsimisaraka mais bien les Malgaches eux-mêmes, dont les institutions auraient évolué au contact des flibustiers. Il entend en donner la preuve dans les deux chapitres suivants, en reprenant l’histoire de « la venue des pirates du point de vue malgache ». Convoquant Marshall Sahlins, Graeber fait du pirate l’une des figures, classiques en anthropologie, de l’« étranger-roi », dont l’apparition aurait permis une émancipation des femmes malgaches. Croisant les récits historiques et les observations ethnographiques, il affirme que les épouses malgaches des pirates, les vadimbazaha, devinrent des commerçantes prospères dans les villes portuaires. La dernière partie du livre propose une relecture des rares sources disponibles pour tenter d’esquisser le projet politique de la confédération betsimisaraka, occulté par la personnalité charismatique de son initiateur, Ratsimilaho. En s’appuyant à nouveau sur Mayeur, Graeber cherche à montrer que, derrière le récit épique d’un métis devenu roi, sorte d’« Iliade malgache » (p. 169), l’anthropologue peut déceler les signes d’un pouvoir non pas confisqué par un seul homme, mais bien égalitaire. Si, en effet, dans le contexte des guerres locales, Ratsimilaho se présente en tant que chef de guerre face aux ennemis, au sein de la confédération, en revanche, chacun occupe la même position et a le même droit de parole (selon une dynamique similaire à celle existant sur les navires pirates). Pour le démontrer, Graeber s’appuie en particulier sur la description d’une assemblée, le grand kabary, au cours de laquelle tous les membres de la confédération – exception faite des femmes – prennent la parole et à l’issue de laquelle est célébré un rituel d’alliance politique, finement décrit par Mayeur comme une « synthèse entre les rituels traditionnels malgaches de prestation de serment et ceux des pirates en même matière » (p. 156). Cet événement permet à Graeber de corroborer l’hypothèse selon laquelle, d’une part, la confédération betsimisaraka fonctionnait comme une protodémocratie, d’autre part, que ce modèle démocratique avait été importé à Madagascar par les pirates.

La démonstration est-elle convaincante ? S’il n’apporte aucune preuve directe, le livre engage à une lecture anthropologique attentive des sources disponibles, y compris de textes de fiction. Mais le sauvetage à tout prix de la réalité historique de Libertalia interroge. Mettant une pierre dans le jardin de la « tradition occidentale » (p. 11), l’essai de David Graeber, plus politique qu’historique, s’inscrit dans un projet de relecture radicale des Lumières. Il en a tracé le programme avec l’archéologue David Wengrow dans ses livres ou ses articles, en particulier ceux parus dans la Revue du MAUSS. Graeber assume donc la part de provocation contenue dans le titre même de son livre, en forme d’oxymore. On peut cependant noter qu’in fine, ce sont les pirates, pour la plupart blancs et européens, qui apportent leurs « lumières » aux peuples malgaches. La démonstration repose sur un postulat séduisant, mais jamais véritablement démontré : le navire pirate de la fin du XVIIe siècle serait le foyer d’une utopie politique égalitaire. Il affirme que ses principes et ses rituels – boire de la poudre de canon mélangée à de l’eau de mer – se seraient hybridés au contact des Malgaches pour donner naissance à la confédération betsimisaraka, la « vraie Libertalia », née et morte avec son fondateur, Ratsimilaho. Même s’il lui préfère l’anonyme capitaine Johnson, Graeber s’inspire fortement des écrits attribués à Daniel Defoe, dont l’ombre plane sur l’histoire de la Libertalia malgache.

Dans la préface à la récente réédition de ses Pirates, intitulée « Vers la mer promise », Gilles Lapouge admet que l’utopie de Libertalia « est sortie de la cervelle de Daniel Defoe » : « Est-il besoin de dire que cette rectification m’a fait de la peine ? Elle ampute la piraterie d’un de ses moments les plus rares, mais je ne crois pas nécessaire de congédier pour autant le capitaine Misson […]. Je m’y refuse […]. Demain, d’autres chercheurs prouveront peut-être que le village malgache du capitaine Misson exista en effet. » À bien des égards, David Graeber répond à cet appel en voulant faire entendre la voix des pirates d’hier et des intellectuels d’aujourd’hui, lancés à l’abordage « de l’argent-roi, du sécuritaire triomphant, du libéralisme et des égoïsmes généralisés ! » « Tremblez puissants, nous ne ferons pas de quartier ! »

Maurizio Esposito La Rossa & Vincent Guigueno

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