Le blog des éditions Libertalia

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Entretien avec Corinne Morel Darleux par Ballast

mercredi 26 juin 2019 :: Permalien

— REVUE de PRESSE —

Publié par Ballast le 26 juin 2019.

« Il y a toujours un dixième de degré à aller sauver »

En 2009, Corinne Morel Darleux a rejoint le Parti de gauche, cofondé par Jean-Luc Mélenchon sur la base d’un rassemblement « des socialistes, des communistes, des écologistes, des trotskistes et même des libertaires »  ; en sa qualité de secrétaire nationale, elle a bientôt supervisé le courant écosocialiste en son sein. Dix ans plus tard, l’élue au conseil régional d’Auvergne-Rhône-Alpes n’officie plus à la direction du PG et a quitté la France insoumise. Le péril écologique exige à ses yeux de s’ouvrir à tout ce que la société produit de luttes au quotidien. Son premier livre, Plutôt couler en beauté que flotter sans grâce, n’est pas un bilan à mi-parcours : une virée politique et littéraire, plutôt, une réflexion à la fois individuelle et collective sur le techno-capitalisme et l’« effondrement » – celui de la civilisation industrielle telle qu’elle s’est constituée depuis plus de deux siècles –, dont elle envisage la venue sans baisser la garde. Nous avions publié l’an passé son carnet de bord au Rojava ; nous discutons aujourd’hui de la résistance à l’air du temps.  

Vous avez voté aux dernières élections européennes ?
Je suis allée au bureau de vote. Sans entrain, après avoir pas mal vacillé quant au bulletin à glisser dans l’urne. Je me suis rarement sentie aussi loin d’une élection, en fait. Pas que les enjeux européens me soient indifférents, mais j’ai passé mon année à explorer des chemins de traverse et ce que j’y ai trouvé m’a fait considérablement évoluer. Retourner le temps d’un vote au jeu électoral, comment dire ?… ça ne m’a pas passionnée. J’aurais voulu pouvoir exprimer une préférence plus fine, en panachant les candidat·e·s par exemple, ou, mieux, en notant chaque liste selon mon degré d’accord et de confiance plutôt que de devoir en choisir une de manière exclusive. Et, surtout, je n’ai jamais autant souhaité que le vote blanc soit enfin reconnu. Les enjeux les plus brûlants ne se sont pas là pour moi en ce moment…

Vous pensez à quoi ?
Je ne crois pas que ce vote ait une inflexion notoire sur le cheminement du monde, même si le profil des députés change au moins la teneur des débats, leur capacité à ambiancer le Parlement et à porter d’autres voix. Les résultats sont aussi un signal envoyé aux partis, qui pour beaucoup en font l’alpha et l’oméga du rapport de forces entre eux. Tous ont en tête les élections municipales et présidentielles, les bases sur lesquelles des alliances vont pouvoir se faire ou pas. Du coup, quand on mêle tous ces enjeux, selon qu’on se place sur le terrain du projet politique, de l’action pratique, du domaine purement tactique ou stratégique, du signal à envoyer, ça ne donne pas un choix unique – en tout cas pas pour moi. Après, ce n’est pas non plus un effort surhumain de prendre cinq minutes pour aller au bureau de vote – et je reste au fond de moi attachée au fait que le jour du scrutin, à l’exception des bulletins blancs, hélas, que vous soyez riche ou pauvre, actionnaire ou infirmière, rural ou urbain, chaque voix vaut un.

Vous avez passé la dernière décennie à militer au sein du Parti de gauche, puis de la France insoumise. Comment recevez-vous ces 6 % ?
Mal. C’est un naufrage politique. Regarder la trajectoire de ces dix dernières années me fait mal. On avait de l’or entre les mains. Mais par facilité, par ressentis personnels, calculs à dix bandes ou visée électoraliste, que sais-je, de nombreuses fautes ont été commises. L’écosocialisme comme cap politique a été délaissé, la démocratie sociale dans l’entreprise n’est plus portée, la lutte des classes comme marqueur de gauche a été écartée alors que la nécessité d’une écologie anticapitaliste et idéologiquement sans ambiguïtés n’a jamais été aussi essentielle face à l’essor de la collapsologie et aux menaces d’effondrement. Même sur l’environnement, il y a eu régression. On avait construit une approche beaucoup plus systémique… Franchement, ça me tue. Et il va sans dire que le score d’EELV ne suffit pas à me consoler : à 13 % des suffrages exprimés il reste tout relatif, et assis sur les positions très ambiguës de Yannick Jadot. Au final, c’est toute la gauche qui est en miettes. La création du Parti de gauche avait pour objectif d’occuper l’espace abandonné par le PS : c’est un échec. Enfin, évidemment, se retrouver avec le RN en tête des votes est juste à hurler. Le seul point positif qui peut ressortir de tout ça ? Disons que j’espère que cette claque obligera au moins chacun·e à s’interroger sincèrement, et que ça permettra de réfléchir plus sérieusement à la suite, sur des bases renouvelées et ouvertes : pas seulement aux autres organisations mais à tout ce qui bouge et frémit dans la production intellectuelle et dans la rue, du climat aux Gilets jaunes en passant par les milieux libertaires ou autonomes. De manière responsable et honnête intellectuellement, en s’y immergeant, en se laissant percuter par ce qui s’y invente et s’y passe, pas seulement par des postures publiques électorales, para-associatives ou para-syndicales.

Mais ce résultat vous a surpris ?
Non. Il y a aujourd’hui un rétrécissement de la pensée dans le champ traditionnel de la politique, et le centre de gravité de l’action politique est en train de s’éloigner des partis et des syndicats, des formes traditionnelles de mobilisation. Tout est à revisiter de fond en comble. J’espère que tout le monde y est prêt, maintenant.

Vous semblez aujourd’hui sur une ligne de crête : vous n’exaltez plus la conquête du pouvoir central mais vous ne vous en remettez pas uniquement aux marges. On peut avancer sur deux tableaux, ménager la chèvre électorale et le chou de la sécession ?
On est bien obligés. Même si c’est aujourd’hui dans les interstices que je sens la plus grande vitalité, pour l’instant l’État existe, et c’est encore lui qui assure, de moins en moins correctement certes, les réseaux de soins et de distribution dont on a besoin. Je crois toujours que les services publics sont le patrimoine de ceux qui n’en ont pas, que l’impôt devrait être redistributif et que l’État est censé être le garant de la solidarité nationale. Ce n’est pas parce que les gouvernements sont de plus en plus contaminés et faillissent à ces tâches qu’il faut rejeter ces missions-là, et encore moins les leur abandonner. Il n’y a qu’à voir le désastre qui se produit quand les services de santé de proximité, des maternités ou des gares ferment. Très peu de personnes sont autonomes aujourd’hui en termes de subsistance, et dans certains domaines aucune communauté isolée ne le sera jamais. On a donc besoin de mécanismes de solidarité et d’organisation à des échelles plus larges. Et on a aussi besoin d’une stratégie de conquête du pouvoir, pour s’assurer que la loi qui régit la vie en société ne contrevient pas aux besoins les plus fondamentaux, qu’elle ne tue pas les alternatives… une loi émancipatrice qui protège le faible du fort. Tout le contraire de ce qu’on voit aujourd’hui avec la présidence Macron, en somme, que ce soit sur le plan social, démocratique, économique ou environnemental. Et comme on n’arrivera ni à infléchir ni à convaincre les pouvoirs en place, le choix est simple : il faut prendre leur place.

La question reste entière : comment ?
C’est en effet toute la question. Savoir si ça se fait par le jeu électoral, par l’insurrection de masse ou par la montée en puissance et la multiplication d’initiatives plus marginales. Mon expérience électorale m’indique que c’est une dépense de temps et d’énergie précieux, détournés de l’action, et je doute de plus en plus que le bulldozer d’en face nous laisse un jour la chance de gagner par la voie institutionnelle. Jouer le jeu, c’est se faire piéger : les dés sont fournis par les vainqueurs. Mais même si mes affinités me portent plus du côté révolutionnaire que de celui de la co-construction de la norme, il ne s’agit pas de se faire plaisir avec des postures romantiques : tous ces scénarios doivent être envisagés, dans un souci d’efficacité. Tout comme celui de l’effondrement de l’État d’ailleurs, qu’on le veuille ou non. C’est une des raisons pour lesquelles je m’intéresse au Rojava, en Syrie du Nord, où concrètement la population d’un territoire grand comme le Danemark mène sa révolution, vit et s’organise dans un contexte de conflit armé, de pénuries généralisées, et de manière auto-administrée, sans État.

Les débats stratégiques qui agitent aujourd’hui la FI : « populisme » ou « gauche », ça vous parle encore ?
Oui. Dans le sens où l’abandon du terme de gauche continue à me sembler une erreur et le « populisme » un signifiant vide qui peut être repris par n’importe qui, à commencer par le RN. Se réclamer du peuple ne fait pas un projet politique. Et je ne crois pas qu’il existe aujourd’hui un peuple constitué dans le pays. Développer une conscience de classe pour que ce peuple se forme et puisse se soulever, ça a toujours été une des missions de la gauche. Passer de la gauche au populisme, c’est sauter cette marche par facilité. C’est un choix dangereux.

Vous évoquiez votre expérience d’élue : intégrer l’institution dans une optique de transformation sociale, tout bien pesé, ça empuissante ou ça refroidit ?
Ça blase et ça affute. Il y a une forme de lassitude indéniable à se coltiner Laurent Wauquiez et à s’adresser à des murs. Un sentiment d’impuissance et de frustration immense à ne pas pouvoir améliorer la vie. Pour autant, la présence de notre groupe d’élu·e·s en Auvergne-Rhône-Alpes est essentielle, pas juste symbolique. D’abord, parce qu’on arrache quand mêmes de petites victoires jubilatoires qui font du bien à un tas de gens, on le voit aux retours qu’on reçoit, mais surtout parce qu’on peut relayer, informer de ce qui se passe, fédérer des luttes et les mettre en réseau, se faire l’écho d’autres manières d’envisager la politique et d’exercer un mandat. Si on abandonne ça, c’est le degré zéro de la démocratie. Et des pans de plus en plus nombreux de la société qui finissent d’être invisibilisés, dont la voix n’est jamais portée.

Dans votre livre, vous appelez à une « réconciliation » du camp de l’émancipation. Vous vous appuyez sur Aragon : « Fou qui songe à ses querelles / Au cœur du combat commun / […] Un rebelle est un rebelle. » À la toute petite échelle de notre revue, on a parfois du mal à être compris quand on revendique de discuter avec l’ensemble des partageux — des autonomes à la FI, pour le dire vite. Comment voulez-vous que ça fonctionne à grande échelle, quand on s’engueule encore sur les notes de bas de page de Marx ou de Trotski ?
Hélas… Dans certains milieux, on a tendance à confondre radicalité et radicalisme. J’ai été très marquée récemment par un texte issu du livre Joyful militancy et publié sous forme de brochure par le site de la ZAD de Notre-Dame-des-Landes. Il part de la célèbre anecdote d’Emma Goldman envoyant balader un militant qui lui reprochait de danser, attitude jugée trop frivole pour une agitatrice révolutionnaire, et poursuit ainsi : « Un siècle plus tard, si les règles ont peut-être changé, quelque chose continue de traverser de nombreux espaces politiques, mouvements et milieux, en sapant leur puissance de l’intérieur. Ce quelque chose, c’est l’appréhension vigilante des erreurs chez soi et les autres, le triste confort de pouvoir ranger les événements qui surgissent dans des catégories toutes faites, le plaisir de se sentir plus radical·e que les autres et la peur de ne pas l’être assez, les postures anxieuses sur les réseaux sociaux avec les hauts des nombreux likes et les bas de se sentir ignoré·e, la suspicion et le ressentiment en la présence de quelque chose de nouveau, la façon dont la curiosité fait se sentir naîf·ve et la condescendance fait se sentir juste. » C’est ce que les auteurs de Deep Green Resistance appellent aussi l’« hostilité horizontale » : cette capacité à se taper dessus en famille pendant que le camp d’en face détruit tout ce qu’on n’a pas déjà cassé nous-mêmes. C’est un des maux symptomatiques de notre époque militante, terriblement aggravé par une pratique excessive des réseaux sociaux qui relève parfois d’un comportement de sociopathes. Je le répète souvent dans mes interventions : on est toujours le bisounours ou le Black Bloc de quelqu’un. Prudence, donc, dans la condamnation ou la condescendance. Cette course à l’échalote de la pureté, qu’elle soit anticapitaliste ou populiste, nous rétrécit, nous impuissante et nous fait perdre de vue les vrais combats et les vrais ennemis.

Il y a ce purisme et ce sectarisme fous dans nos rangs, c’est évident. Mais il y a aussi de réelles et profondes divergences. Olivier Besancenot répète souvent qu’on ne pourra construire une sorte d’unité que par la pratique. Vous misez aussi sur l’action quotidienne ?
Bien sûr qu’il y a des divergences ! On les connaît par cœur : ça fait dix ans qu’on les met sur la table et qu’on s’en asperge à chaque échéance électorale. Mais si on les regarde bien en face, ces divergences ne suivent plus les lignes de clivage partidaire. Il y en a au sein de chaque mouvement. La laïcité à la FI, le rapport au libéralisme ou à la politique des petits pas à EELV, l’écologie et le productivisme au PCF, le rôle de l’État ailleurs… Il ne faut pas les minimiser : ce sont de vraies divergences et je n’ai jamais fui les débats de fond. Mais il faut reconnaître que depuis des mois, ceux-ci ont été remplacés par l’invective et les petites polémiques… sur des sujets mineurs. Je vois des militants passer des heures à décortiquer des appels pour ficher qui a signé avec qui, et en faire le décryptage en boucle des journées entières ! Quand on voit ce qui se passe dehors, franchement, ce n’est pas sérieux. Quand, en revanche, on s’organise sur le terrain pour mener des luttes de résistance, contre la privatisation des barrages, la fermeture d’une maternité, un bétonnage de terres agricoles, pour le référendum ADP, en soutien aux Gilets jaunes ou à des syndicalistes condamnés, c’est plus facile. Sur les actions Alternatiba ou Extinction Rebellion, il y a des drapeaux noirs, des insoumis, des écolos, des déçus et des perdus. Récemment, j’ai aidé à la constitution d’un appel de soutien aux décrocheurs de portraits présidentiels : ont signé des gens aussi différents que Frédéric Lordon, Pablo Servigne, Alain Damasio, Jean-Luc Mélenchon, Cyril Dion ou Juan Branco. C’est encore dans la solidarité qu’on est les meilleurs.

Pour avancer vers ce « but commun », vous proposez trois axes : refuser de parvenir, cesser de nuire, dire la dignité du présent. Ce sont des catégories d’éthique individuelle et philosophique ou des mots d’ordre politiques et collectifs ?
Les deux. Le refus de parvenir que m’a inspiré le navigateur Bernard Moitessier est avant tout une émancipation de la tutelle et de l’autorité, qu’elle soit exercée par l’État ou par une communauté d’intérêts. Un petit coup d’Opinel dans la toile des conventions. Il a donc une portée subversive. Refuser de parvenir dans ce système, c’est réinvestir sa souveraineté d’individu, passer de la soumission à l’action. C’est une première brique de l’émancipation collective. Cesser de nuire a un intérêt collectif clair : celui de la lutte contre l’hubris qui est en train de détruire les conditions d’habitabilité de la planète. Notre avenir commun passe fatalement par une réduction des consommations globales. Plus on tarde, plus cette réduction s’apparentera davantage à une pénurie subie, plus elle sera violente et inégale. C’est déjà le cas. Et entre l’augmentation de notre empreinte écologique et la réduction de la biocapacité de la planète, ça ne peut qu’empirer. Il y a donc un impératif à la fois éthique et politique à effectuer une meilleure répartition des ressources qu’il nous reste, celles qu’on n’a pas encore saccagées. Refuser de parvenir, cesser de nuire, peuvent servir de principes dans ce grand partage à établir. C’est le sens le plus profondément politique de l’émancipation humaine : celui de transformer ses difficultés individuelles en une force collective. Emma Goldman l’a magnifiquement formulé : les moyens employés pour mener la révolution doivent être à l’image du projet poursuivi. Je ne vois pas comment on pourrait dissocier l’éthique individuelle de l’exercice politique, la fin des moyens. Ou plutôt je le vois très bien, hélas, et ça produit des monstres.
J’écris dans mon livre : « Le refus de parvenir, la frugalité choisie, la dignité que l’on ne place pas dans les colis piégés du système, sont autant de choix individuels qui vont de pair avec le développement d’outils collectifs d’émancipation et de solidarité. Pour qu’il y ait refus, il faut qu’il y ait possibilité. C’est le rôle de la politique, au sens de l’émanation organisée de la société, que de fournir le cadre collectif qui rend possible le libre choix des individus qui la composent. » Sans doute gagnerait-on d’ailleurs à se replonger dans l’« individualisme social » de l’anarchiste Charles-Auguste Bontemps, qui prônait « un collectivisme des choses et un individualisme des personnes ». Il est en tout cas certain que cette réconciliation des deux dimensions individuelle et collective a cruellement manqué aux grandes « familles » politiques, coincées entre le choix binaire de l’émancipation par le groupe ou de l’individualisme libéral. Nous avons aujourd’hui besoin d’une nouvelle matrice politique sur laquelle puisse se développer une éthique de l’émancipation qui soit à la fois d’intérêt individuel, collectif et, in fine, terrestre. La dignité du présent, enfin, est un moteur essentiel de l’action quand tout semble vain, une raison de poursuivre les luttes même quand l’effondrement semble inéluctable, une tentative de réhabiliter l’élégance du geste.

C’est précisément sous le signe de l’effondrement, de la catastrophe écologique, que s’avance votre livre. Devrait-on concentrer le gros de notre énergie militante sur cette question ou est-ce trop tard ?
Il n’est jamais trop tard. Même s’il est aujourd’hui certain que le monde tel que nous le connaissons touche à sa fin, on sait aussi que chaque dixième de degré supplémentaire aura des impacts pires que le précédent, et que les plus précaires seront les premiers à en souffrir. Il suffit de regarder ce qui se passe déjà en Inde ou au Mozambique. Selon la Banque mondiale, c’est 100 millions de personnes supplémentaires qui vont basculer dans la pauvreté pour cause de dérèglements climatiques d’ici onze ans, et à peu près autant de « migrants climatiques ». En attendant, les multinationales se paient les services de compagnies de sécurité et affrètent des avions blindés de munitions, de nourriture et de gardes armés. Les milliardaires de la Silicon Valley se préparent des bunkers sécurisés, les puissances internationales achètent des terres arables à l’étranger et préparent la guerre de l’eau après avoir envahi des pays pour s’accaparer leurs puits pétroliers… Et on abandonnerait le combat ? Alors que la lutte des classes n’a jamais été aussi aiguisée ? Non. Il y a toujours un dixième de degré à aller sauver, une espèce d’invertébré, un hectare de terre non bétonnée, quelques grammes de dignité. Et une suite à inventer.

Mais vous écrivez dans le même temps que « nul ne peut tenir pour certain l’effondrement » : comment se lancer dans un chantier aussi conséquent — bâtir des communautés résilientes, par exemple — si l’effondrement de la civilisation thermo-industrielle n’est qu’une… hypothèse ?
C’est la bonne nouvelle. Que l’effondrement arrive ou non, qu’il soit brutal et systémique ou sectoriel et progressif, tout ce qu’on aura mis en œuvre pour ralentir la destruction du vivant et trouver d’autres manières de faire société ne sera pas vain. En fait, ce qu’il aurait fallu faire pour éviter la situation actuelle, ce qu’on peut encore faire pour relocaliser la production, développer l’autonomie et la sobriété, refonder la manière dont sont prises les décisions, retrouver notre place dans les écosystèmes, tout ça reste valable, effondrement ou non. C’est juste de plus en plus ardent. Le risque d’effondrement en fait une obligation.

On interrogeait récemment l’écosocialiste Daniel Tanuro, qui estime que la collapsologie est l’espace de « toutes les dérives idéologiques possibles ». Il reproche à Servigne de nous plonger « dans la régression archaïque » au détriment d’une transformation socialiste du monde. Vous ne craignez pas ces tendances contre-révolutionnaires ?
On ne peut tout de même pas accuser Pablo Servigne d’être à l’origine du dévissage culturel, de la disparition de l’esprit critique et de l’avènement de cette société contre-révolutionnaire, qui n’a pas attendu l’essor de la collapsologie pour se développer ! Ce que je vois, moi, c’est que cela a été un incroyable accélérateur de conscience parmi des gens, et notamment beaucoup de jeunes, que nous n’avons jamais réussi à toucher avant. Il faut le reconnaître honnêtement. Après, oui, je rejoins Daniel Tanuro sur certains risques — le meilleur texte critique que j’ai lu sur ce sujet, moins surplombant et plus affûté, est sorti dans Barricade. Tout l’enjeu est d’« organiser le pessimisme », selon les mots de Walter Benjamin, de transformer l’émotion en lutte politique. Beaucoup de ces nouveaux venus découvrent l’effondrement avant l’écologie et ne sont pour certains absolument pas vertébrés idéologiquement. Il y a un parcours politique à accompagner, des « sas de radicalisation » politique à organiser, oui. Et bien ? Faisons-le ! J’y consacre beaucoup de mon temps. À parler d’écosocialisme, à faire le lien entre la destruction du vivant et le capitalisme, à organiser des actions collectives, à soutenir résistances et alternatives. Ce serait une erreur de penser que tous ces gens percutés par la catastrophe se contentent de psalmodier des mantras. J’en vois partout qui se posent 1 000 questions sur la marche du système, se renseignent et se forment, lisent, se rencontrent et s’organisent. En fait on pourrait même être surpris : ils ont pour certains beaucoup plus de liberté d’esprit et de vigueur que certains militants aguerris mais usés, pétris de convictions et nassés dans d’anciens projets. Ne les regardons pas avec mépris : d’abord, on n’est pas si nombreux qu’on puisse se payer le luxe de se couper de ces renforts ; ensuite, ce serait le meilleur moyen de réaliser la prophétie…

Vous reprenez la pensée de Pasolini sur les lucioles et en faites une métaphore contre « la Machine ». Un mot sur les animaux, alors ! D’autant que vous évoquez les véganes et les défenseurs des loups pour les critiquer un peu, au profit d’une défense du petit élevage. Dans un de vos articles, vous écriviez que, sans être antispéciste, vous avez fait « un grand pas de côté » sur la question de la prise en considération des autres espèces animales. Car en effet : comment parler d’émancipation si nous continuons d’opprimer et de tuer chaque jour des millions d’individus non-humains ?
Il s’agissait de laisser en paix cet énorme mille-pattes dans ma salle de bains, en me raisonnant sur le fait, qu’après tout, ma maison est au milieu de son jardin et qu’il a tout autant le droit que moi d’en profiter ! J’évoquais dans ce texte, au contact de la terre, ma mithridatisation des araignées, scolopendres et autres scorpions, de ceux que j’appelle le « petit peuple de la nuit ». Ça a été pour moi une petite révolution. Ce sont des réflexions que j’approfondis notamment au contact de l’équipe de la revue Terrestres, très empreinte des travaux de Descola, ou par mes activités à la Région sur la forêt, la chasse, le loup, le pastoralisme, les réserves biologiques intégrales et les espaces en libre évolution de l’ASPAS [Association pour la protection des animaux sauvages]. Mais je me méfie aussi des phénomènes de contre-balanciers qui sacralisent la nature et voudraient la couper des humains, ou tout placer sur un pied d’égalité en gommant la notion d’altérité et d’interdépendance. Surtout, dans ce passage de mon livre, je mets en garde contre le fait de se tromper d’adversaires : pour moi, ce n’est pas le beau-frère qui mange de la viande ou le petit éleveur du coin, mais avant tout l’industrie agro-alimentaire, le législateur qui autorise la chasse à la glu et les chasseurs de trophée qu’il convient de cibler. Ce que font d’ailleurs très bien certaines associations. En cette matière comme en d’autres, gare aux amalgames et aux luttes qui se placent au-dessus de la mêlée : se battre pour les droits des animaux sans se préoccuper de la question sociale, c’est comme se fournir à la coopérative bio sans résister à l’implantation d’un supermarché. C’est bancal. Et, oui, l’inverse l’est aussi. En fait, mon slogan préféré de ces dernières années reste celui repris sur la ZAD : « Nous ne défendons pas la nature, nous sommes la nature qui se défend. »

Entretien avec Corinne Morel Darleux dans Socialter

mercredi 26 juin 2019 :: Permalien

— REVUE de PRESSE —

Entretien paru dans Socialter, 18 juin 2019.

Du CAC 40 à la désobéissance, portrait d’une douce radicale

De consultante pour des entreprises du CAC 40 à militante en faveur de la désobéissance civile, Corinne Morel Darleux, conseillère régionale de la Drôme et ancienne insoumise publie Plutôt couler en beauté que flotter sans grâce, une réflexion philosophique et éthique face à l’effondrement de notre civilisation.
Le soleil cogne sur la façade des buildings de l’esplanade de la Défense ce matin du 19 avril. Sous les regards hébétés des salariés proprets des plus grands groupes français, quelque 2 000 militants bloquent l’accès des sièges de Total, de la Société générale, et une artère du ministère de l’Écologie. Ce jour-là, les associations écolos organisatrices de l’action « coup de poing » ont fait passer le message aux personnalités politiques susceptibles de capter l’attention des journalistes en mal de porte-paroles à qui s’adresser : vous n’êtes pas vraiment les bienvenus, priorité aux militants.
Pourtant, sous les nuages des mégaphones et les litres de mélasse imitation pétrole dégoulinant des façades, la silhouette d’une femme brune à la frange folle se détache : celle de la conseillère régionale d’Auvergne-Rhône-Alpes, Corinne Morel Darleux. Peu connue du grand public mais respectée pour son engagement dans les sphères associatives écolo, cette Parisienne repentie a suivi une trajectoire emblématique de l’époque, du diplôme de l’école de commerce décroché à 22 ans au choix d’une vie décroissante à 45 ans.
Entretemps, le militantisme est entré dans sa vie en 2005, alors qu’elle travaillait encore dans une agence de consulting pour des groupes du CAC 40. Elle adhère alors au mouvement Utopia, branche très minoritaire du Parti socialiste qui critique le dogme de la croissance, la société de consommation et la valeur travail. Résultat : une motion qui fera 2 % au congrès de Reims du PS en 2007. Lointaine époque où ces événements internes au parti avaient encore une portée médiatique et politique.

L’écosocialisme en bandoulière
Tournant le dos au secteur privé, Corinne Morel Darleux choisit de travailler à la mairie des Lilas, en Seine-Saint-Denis, et cofonde le Parti de gauche (PG) en 2008. Elle essuiera une nouvelle défaite lors des législatives de 2012 dans le département de la Drôme où elle a déménagé, face à Hervé Mariton, candidat de feu l’UMP. La flamme du combat politique danse encore dans ses yeux lorsqu’elle se remémore cette période : « On avait défié Mariton dans la commune où il était maire, à Crest, en organisant une manifestation du 1er mai en compagnie d’artistes et de cercles associatifs alternatifs. C’était une campagne sur nos terres, drôle, heureuse, et très offensive, la plus engagée que j’ai pu mener. » Avec sa dégaine almodovarienne, cheveux noirs, rouge à lèvres rouge et veste en cuir, on l’imagine assez facilement en agitatrice d’un jour, brindille dans les cheveux, fleur au fusil et l’Internationale au bout des lèvres.
Malgré la défaite, « la patte » Corinne Morel Darleux infuse au sein du Parti de gauche, jusqu’à l’organisation des Assises de l’écosocialisme qu’elle présidera un an plus tard et dont les grandes lignes donneront naissance à un manifeste de 18 propositions, toujours source d’inspiration pour les militants de la France insoumise. Écosocialisme : un courant de l’écologie politique anticapitaliste, boussole de Corinne Morel Darleux, qui restera à prendre la poussière dans les cartons du parti de Jean-Luc Mélenchon sauce 2017 qu’elle a rejoint entretemps. 

Accoudée au bistrot en face de la gare de l’Est où elle nous a donné rendez-vous lors d’un passage dans la capitale, l’activiste raconte l’aventure sans aigreur, ni langue de bois : « Je n’ai jamais vraiment compris pourquoi on avait abandonné l’écosocialisme. Il a été évoqué que le mot était trop connoté “socialisme”, donc Parti socialiste… Mais personne ne pense au PS aujourd’hui surtout quand l’idée est portée par Jean-Luc Mélenchon ! Abandonner l’écosocialisme dans le programme de la France insoumise en 2017 faisait partie d’une stratégie de rupture par rapport au Parti de gauche et qui était à mon sens une erreur politique. » Une campagne « difficile » où elle déclinera la proposition d’endosser le rôle de porte-parole du mouvement au côté d’Alexis Corbière.

Une rupture insoumise d’actualité
Une différence d’appréciation, tant sur la stratégie à adopter que sur le fond, et qui se soldera par son départ de la France insoumise en 2018. « La ligne écolo de la campagne de 2017 était trop axée sur les comportements individuels comme le végétarisme, au lieu de le prendre par le biais de l’industrie agro-alimentaire par exemple, plus systémique. De la même manière, parler de planification écologique comme on le faisait il y a dix ans était devenu lunaire », s’exclame-t-elle en trinquant au temps pluvieux de Paris qu’elle a troqué avec joie il y a une décennie pour la commune de Die, dans la Drôme, eldorado alternatif de 4 500 habitants.
Celle qui répond « joker », le sourire complice, à la question de son vote aux européennes, a-t-elle senti bien avant ses camarades l’incapacité des partis à porter un projet à la fois fédérateur et radical ? À l’aune du naufrage de la France insoumise aux élections européennes (6,31 %), les raisons du départ de Corinne Morel Darleux semblent terriblement d’actualité. Sa trajectoire fait figure de prémisse à l’affrontement en cours au sein de la France insoumise, déchirée entre deux lignes concurrentes.

Pour un big bang
La première, dite « populiste », dont se réclame Alexis Corbière ou Adrien Quatennens, défend la nécessité de convaincre au-delà du clivage gauche-droite, préférant en appeler au peuple que s’en référer à la gauche, et concentrant le discours sur un projet démocratique de sixième République auquel Corinne Morel Darleux ne croit pas. « Cela relève de la seule stratégie, ce n’est pas suffisant pour constituer un projet politique. » La seconde ligne, portée par la députée Clémentine Autain, mise sur une stratégie d’ouverture et de rassemblement de toutes les gauches.
« Pour un big bang de la gauche » mais aussi des désobéissants du climat, quartiers populaires et zadistes de la première heure, une récente tribune dont Corinne Morel Darleux est signataire, appelle à construire un projet émancipateur autour des exigences sociales et écologiques susceptible de résoudre les querelles partisanes… La Drômoise qui avoue avoir voté Macron au second tour de la présidentielle par « tradition antifa », admet avoir signé le texte avant tout par « mauvaise conscience de sa mise en retrait des tâches ingrates de la politique ».
Réflexe ou ancienne accro à la politique qui pourrait replonger dans l’arène ? Elle s’en défend et affirme au contraire « être maintenant complètement ailleurs avec beaucoup de bonheur », ne regrettant nullement de ne plus s’user à tenter d’influencer la France insoumise de l’intérieur… « la vie partidaire et électorale implique de passer beaucoup de temps à se faire un nom, à commenter l’actualité au détriment de la lecture, de la confrontation d’idées, au risque de la dispersion ». Elle s’évertue au contraire à « exister le moins possible », comme le préconisait André Gorz, père de l’écologie politique et de la décroissance, pilier de sa pensée.

« Organiser le pessimisme »
Mais la militante aux yeux noisette n’a-t-elle pas vendu la peau de l’ours trop tôt ? À y écouter de plus près, certaines graines plantées par l’écolo semblent commencer à germer au sein de la France insoumise. D’émissions en meetings, Jean-Luc Mélenchon cite parmi ses références du moment Pablo Servigne, auteur à succès d’ouvrage sur la « collapsologie » (l’étude de l’effondrement de notre civilisation industrielle considéré comme inéluctable à plus ou moins brève échéance). Si Corinne Morel Darleux refuse de se définir elle-même comme « collapso », elle se range du côté des intello-activistes qui réfléchissent à des alternatives en cas de grands bouleversements. « La collapsologie apparaît de manière parfois trop spirituelle et je m’inscris dans une démarche plus politique au sens de l’organisation et des luttes collectives. »
Ce qui ne l’empêche pas de reconnaître aux « effondristes » le mérite d’alimenter la prise de conscience écologique et de drainer un nouveau public qu’elle n’avait jamais réussi à toucher en dix ans de militantisme dans les partis. « Le tout est maintenant de savoir ce qu’on en fait politiquement. » Reste donc à « organiser le pessimisme » comme le disait Walter Benjamin, une autre de ses références. Et pour ce faire, Corinne Morel Darleux propose une solution, jamais bien loin de son tropisme militant : « Face à la sidération, la meilleure consolation réside dans l’action, et c’est à cette étape là que je me consacre ! Il faut repolitiser l’écologie pour éviter de retomber dans des logiques des petits pas ou survivalistes. »
Un travail qu’elle mène par l’action mais aussi par la plume. Dans son dernier ouvrage, Plutôt couler en beauté que flotter sans grâce, qui vient de paraître aux éditions Libertalia, Corinne Morel Darleux livre une ballade au cœur de ses lectures parmi lesquelles figurent les écrits de la féministe Mona Chollet, de la philosophe Cynthia Fleury ou encore du pionnier de l’écologie politique, penseur de « l’anarchisme convivial », Ivan Illich. L’auteure en appelle à un nouveau modèle de société. « Bien sûr que de nos jours, contrairement à la tragédie grecque, personne ne sait à coup sûr ce que sera l’avenir. Mais entre le doute salutaire et le déni suicidaire, je choisis sans hésitation le premier. »

En route vers la désobéissance
Cette mère d’un unique enfant qui s’amuse d’être mariée à un « anarcho-solitaire », appelle aujourd’hui à « “archipeliser” les îlots de résistance » : de la pétition, dont elle ne croit guère en l’efficacité si isolée, jusqu’aux actions de désobéissance civile. Elle était d’ailleurs présente lors du lancement de la branche française du mouvement britannique Extinction Rebellion le 24 mars 2019 à Paris. « Il faut sortir de la culture du nombre : l’effet de masse n’est pas forcément nécessaire. Il faut faire des actions en petits groupes mais qui ont un impact plus important. J’évolue d’ailleurs beaucoup sur la question de la dégradation des infrastructures matérielles. »
Elle a donc invité à de multiples reprises lors de ses dernières interventions les activistes et écologistes de tous poils à privilégier « les actions ayant un impact direct sur ce qu’elles dénoncent, qui portent en elles-mêmes leur propre revendication ». L’élue cite par exemple les initiatives de plantation d’arbres sur le tracé du Grand contournement ouest de Strasbourg, projet voué à transformer en autoroute « les terres les plus fertiles d’Europe ». Elle ose également sortir de sa besace de mesures celle de l’interdiction, comme le fait en ce moment le député François Ruffin concernant les vols intérieurs : « Les résidences secondaires ou les nouvelles bétonisations de terre cultivables, je dis “niet”, c’est criminel. Même si l’interdiction est la défaite totale de la raison et du libre arbitre, elle relève parfois de la justice sociale. »
Un mélange de rouge et de vert qui fait la marque de fabrique de cette férue de science-fiction qui cite pêle-mêle Isaac Asimov, Alain Damasio, Arthur C Clarke, Richard Fleischer et même son père Alain Bosser, auteur du roman d’anticipation Un monde tout à elles. Un amour pour des dystopies que la réalité rattrape malheureusement trop souvent, et qui la pousse aujourd’hui à revoir son rapport aux institutions qui l’ont pourtant structuré intellectuellement. « Je me suis toujours retrouvée dans l’idée de république sociale, une conception de l’État plutôt jauressienne. Mais aujourd’hui, la première chose qui tombera en cas d’effondrement, c’est précisément l’État, quels que soient les partis pris idéologiques. » Au-delà des moyens de lutte, une question se pose désormais : comment anticiper cette hypothèse et imaginer d’autres modèles d’organisation qui ne dépendent pas de l’État ?

Difficile prise de pouvoir « à la loyale »
Parmi les initiatives qu’elle scrute de près : le municipalisme libertaire expérimenté dans le Rojava, au nord de la Syrie, où elle s’est rendue plusieurs fois pour rencontrer ces Kurdes qui inventent de nouvelles formes de démocratie locale. Pour autant, l’activiste ne balaie pas d’un revers de main les actions moins révolutionnaires. « Remettre des terres en culture, faire vivre des cultures nourricières locales et préserver des îlots de fraîcheur… Même si ça ne renverse pas le capitalisme, ces initiatives dessinent le contour du monde d’après et sont tout aussi essentielles. »
Elle-même continue de faire ferrailler sa voix rauque au conseil régional d’Auvergne-Rhône-Alpes, contre le nouveau projet de supermarché « drive » et la fermeture de la maternité de Die. Avec son groupe, elle persiste également à présenter des orientations budgétaires sous « l’angle de la résilience », sans parvenir à convaincre la majorité et son président Laurent Wauquier.
Une élue de la République qui, quoiqu’encore admirative de ce « moment égalitaire et démocratique qu’est le vote, qui dépasse les clivages de classe sociale ou de sexe », admet pourtant ne plus croire à une victoire par les urnes. « Je commence à douter qu’on puisse prendre le pouvoir à la loyale car en face de nous, tous les coups sont permis, et même si c’est “tarte à la crème” de le répéter, les moyens des lobbies que nous devons affronter sont disproportionnés. » Tour à tour, élue, désobéissante et auteure, l’écosocialiste accroît son influence malgré des contradictions qu’elle avoue volontiers. Une influence menée à distance, parsemée de longues balades en montagne, de séance d’écriture et de réflexion sur notre civilisation. 
Ce n’est pas un hasard si elle s’identifie dans son ouvrage au cheval sauvage nommé Maverick qui choisit de vivre en marge de la horde. « Il reste à distance mais suit la marche du groupe, sans jamais s’en éloigner jusqu’à s’en exclure. […] Cette délibération en soi-même, qui inclut la notion d’intention, est au cœur de la distinction entre singularité et conformisme, entre libre arbitre et soumission. »

Par Annabelle Perrin

Entretien avec Ivan Segré dans L’Humanité

lundi 24 juin 2019 :: Permalien

— REVUE de PRESSE —

Entretien avec Ivan Segré dans L’Humanité, 14-15-16 juin 2019.

« L’aspiration à l’émancipation est la vérité du Moyen-Orient »

Dans La Trique, le pétrole et l’opium. Laïcité, capital, religion (Libertalia), le philosophe et talmudiste Ivan Segré appelle à retrouver la portée révolutionnaire de la laïcité. Impossible, selon lui, de saisir les politiques occidentales à l’endroit des musulmans sans prendre en considération l’alliance entre grand capital et pétromonarchies du golfe.

Vous critiquez sans concession la législation française interdisant le port de signes religieux ostentatoires à l’école. N’est-elle pourtant pas une garantie de la laïcité de l’institution scolaire ?
Ce sont les institutions qui doivent être laïques, pas les individus. Et dans le cas de l’école, ce qui est donc primordial, c’est que l’enseignement soit laïque : il ne doit reposer sur aucune autre logique que celle du savoir. Mais exiger que les élèves soient eux-mêmes laïques, et non seulement le contenu des enseignements, c’est présupposer que les convictions religieuses d’un élève sont un obstacle au savoir ou au vivre-ensemble. Ce qui est faux. Une jeune femme voilée, un jeune homme portant la kippa n’ont pas plus ou moins de préjugés que d’autres. Le laisser entendre revient à légitimer certains préjugés visant des minorités religieuses. Alors même que la tradition chrétienne empreint encore en France l’esprit de certaines institutions... Je ne dis pas que c’était le but du législateur. Confronté aux craintes que suscitent « le retour du religieux », les « tensions communautaires », il souhaitait sans doute renforcer les valeurs républicaines. Le problème, c’est que, loin de renforcer la laïcité et l’esprit des institutions, ces interdictions du foulard et de la kippa viennent plutôt nourrir les préjugés xénophobes.

À propos d’ancrage de la tradition chrétienne, vous recensez les innombrables références à Dieu et à la religion, dans les Constitutions des pays d’Europe, mais aussi d’Amérique ou du monde arabe. Vous en concluez que la laïcité dans son expression française est une exception radicale. Pourquoi, alors, vouloir en sauver l’héritage, le principe – à condition, dites-vous, d’en garder « l’esprit vivant, c’est-à-dire révolutionnaire » ?
La laïcité, en France, prend sa source dans la Révolution française, dans ses apports émancipateurs. En ce sens, la tradition laïque française vient inspirer une idéologie libératrice tout à fait positive. À condition qu’elle échappe à tout détournement. Constater cela ne revient pas à condamner toute Constitution faisant référence à un héritage religieux comme nécessairement obscurantiste. En Angleterre, l’ancrage institutionnel fort de la religion anglicane se conjugue avec une grande ouverture d’esprit face aux minorités religieuses, qu’on ne retrouve pas toujours dans la tradition laïque française, pourtant née d’un élan révolutionnaire. Ce paradoxe nous invite à nous méfier de tout dogmatisme sur ces sujets.

Le philosophe Henri Pena-Ruiz, que vous critiquez durement pour son soutien à l’interdiction des signes religieux ostentatoires en milieu scolaire, dit du fanatique qu’il ne tient aucune distance entre son être et sa croyance. Partagez-vous cette idée ?
Sans réserve, oui. Mon désaccord avec lui se situe ailleurs. Je juge tout à fait pertinente sa définition de l’idéal laïque. C’est dans un second temps que je le critique, parce que son argumentation contre le voile islamique finit par ressembler à une sorte d’inquisition laïque visant à convertir les infidèles. Dans un article publié par le site Lundimatin, j’écris que le voilement d’une femme n’est à mon sens ni plus ni moins sexiste que son dévoilement.

Fascisme et intégrisme jouent sur les mêmes ressorts, affirmez-vous en convoquant l’historien et journaliste libanais Samir Kassir. Qu’est-ce qui peut apparenter ces idéologies ?
Ces idéologies véhiculent une forme d’obscurantisme qui parvient à gagner les couches populaires. Et leur objectif est la prise du pouvoir. L’escroquerie des mouvements islamistes, fondamentalistes, comme celle des mouvements fascistes, c’est que, une fois parvenus au pouvoir, ils ne mènent pas du tout une politique populaire. Au contraire, ils s’allient avec le grand capital. L’histoire en témoigne avec l’alliance d’Hitler et de Mussolini avec le grand capital européen. Au Moyen-Orient, une telle configuration s’incarne dans l’alliance nouée entre l’Arabie saoudite, qui représente l’idéologie islamiste fondamentaliste, et le grand capital occidental, en l’occurrence les multinationales pétrolières.

Vous écrivez que c’est instruit de la configuration néocoloniale au Moyen-Orient qu’il faut lire les politiques occidentales à l’endroit de l’islam, des musulmans. Comment opère cette disjonction entre la complaisance occidentale pour les pétromonarchies du golfe et les politiques discriminatoires frappant les personnes qui appartiennent, pour reprendre votre expression, au « prolétariat arabo-musulman » ?
Il est indispensable ici, je crois, d’en revenir aux fondamentaux du marxisme. C’est tout l’enjeu de mon livre. Un certain discours culturaliste, idéologique, désigne en France le port du voile et, plus généralement, l’islam comme oppressifs, réactionnaires. D’un autre côté, il y a cette alliance durable, structurelle, fondatrice, scellée en 1945 entre le capital occidental et les pétromonarchies du Golfe. Or c’est précisément cette alliance, sans laquelle les pétromonarchies n’auraient pas tenu plus de huit jours, qui nourrit un islam réactionnaire. La vocation de l’islam n’est pas d’être réactionnaire. Historiquement, l’islam est une poussée fulgurante d’émancipation. Cette alliance entre le grand capital occidental et les pétromonarchies relève donc de l’escroquerie : d’un côté, on institue, on encourage, on construit un islam hyper-réactionnaire en offrant la souveraineté sur La Mecque et des milliers de milliards de pétrodollars aux Wahhabites et, dans le même temps, on pointe du doigt le prolétariat arabo-musulman en Occident comme un facteur de troubles parce qu’il véhiculerait une idéologie islamiste.

Dans votre approche matérialiste, le nerf de la guerre, au Moyen-Orient, c’est le pétrole et rien d’autre, la religion n’étant qu’un rideau de fumée censé dissimuler cette alliance stratégique entre l’Occident et le clan Al Saoud. Mais vous réduisez ici le rôle d’Israël à celui de simple « épouvantail ». Ce pays ne joue-t-il pas plutôt un rôle actif au cœur du dispositif impérialiste dans cette région ?
Il me semble essentiel de rétablir, toujours à partir d’une analyse marxiste, ou matérialiste, le fait que la dimension oppressive de la création de l’État d’Israël est circonscrite à la Palestine mandataire. La création de cet État et la poursuite de la colonisation sont les principaux facteurs d’oppression du peuple palestinien et aussi de déstabilisation du Liban, à la suite de la guerre de 1982. Mais si le Moyen-Orient est la région la plus inégalitaire de la planète, ce n’est pas en raison de l’existence de l’État d’Israël. Là se situe, à mes yeux, la question de l’épouvantail. La focalisation sur l’État d’Israël permet d’occulter la dimension structurelle de l’alliance nouée entre Roosevelt et Ibn Saoud en 1945, donc avant même la création de l’État d’Israël et deux décennies avant que prenne forme l’alliance stratégique israélo-américaine qui date de 1967.

Dans sa recension de votre dernier livre, le magazine Politis vous accuse d’« absoudre » la colonisation israélienne...

C’est extraordinaire ! Pourtant l’auteur de l’article, qui, apparemment, a lu mon livre, écrit ceci : « Bien sûr, Ivan Segré admet que la création de ce pays, puis la poursuite de la colonisation ont fait le malheur des Palestiniens, mais pour ce qui est du reste du monde arabe, ce ne serait que fantasmes et exutoire de frustrations inavouées. » Oui ! La création de l’État d’Israël n’a pas concrètement affecté le monde arabe depuis l’Algérie jusqu’au Yémen. C’est une vérité matérialiste que je formule là. Politis prétend que je cède à une analyse économiste, parce que je ne verrais pas ou ne voudrais pas voir que l’oppression du peuple palestinien meurtrit l’ensemble du monde arabe et des peuples anciennement colonisés, voire l’humanité entière. Qu’est-ce qui est en jeu ici ? C’est l’opposition entre une analyse marxiste et une interprétation théologique. Le recours au lexique de l’absolution est d’ailleurs, à ce titre, symptomatique. Une théologie réactionnaire fait du peuple palestinien une sorte d’allégorie du Christ crucifié par les juifs. Et cette interprétation théologique permet d’occulter les mécanismes historiques qui ont fait du Moyen-Orient la région la plus inégalitaire de la planète en termes de répartition des richesses, la plus oppressive en termes de régimes politiques et la moins progressiste en termes d’idéologie sociale. Et, à propos de cet investissement théologique de la cause palestinienne, une histoire populaire précisément palestinienne est digne de méditation, elle est rapportée par Rony Brauman dans un livre de discussion avec Finkielkraut, La Discorde. Deux Palestiniens s’entretiennent. L’un d’eux dit : « Si le monde entier voit notre oppression, en parle, mais ne fait rien, c’est parce que ce sont des juifs qui nous oppriment. » Son interlocuteur lui répond : « Mais s’il ne s’agissait pas de juifs, personne n’en parlerait. » Cette histoire montre bien que ceux qui sont aux prises avec l’oppression concrète n’ont que faire des théologies réactionnaires, des fantasmes. Elle est donc la meilleure réponse à tous ceux qui investissent consciemment ou inconsciemment la cause palestinienne à partir d’une théologie antijuifs.

Dans les pays arabes, les révolutionnaires ont tenté, sans succès apparent jusqu’ici, d’ouvrir un chemin nouveau, loin des nationalismes arabes et des fondamentalismes. Que reste-t-il de cet élan ?
Les soulèvements dans les pays arabes s’inscrivent dans une logique mondiale : ils sont survenus après Occupy Wall Street, après les indignés. Les Gilets jaunes en France ont aussi frappé les imaginaires partout dans le monde. Tous ces mouvements relèvent de la même logique : celle d’une poussée populaire émancipatrice ou en tout cas rebelle. Dans le monde arabe, en apparence, la victoire revient aux forces contre-révolutionnaires, en gros Bachar Al-Assad, d’un côté, et les pétromonarchies, de l’autre. Mais les soulèvements arabes, comme les Gilets jaunes en France, laissent des traces dans les consciences. Et, au fond, cette aspiration à l’émancipation est la vérité du monde arabo-musulman et du Moyen-Orient aujourd’hui, son réel. En témoigne la tentative de bâtir au Rojava une forme d’autonomie égalitaire, multiethnique et multiconfessionnelle.

Dans Judaïsme et révolution (la Fabrique), vous entreprenez de réhabiliter ce que la tradition judaïque peut véhiculer de libérateur. À quelles conditions l’instrumentalisation réactionnaire du judaïsme, que vous dénoncez, peut-elle être combattue ?
L’instrumentalisation réactionnaire du judaïsme fonctionne à deux niveaux. Le premier est externe : une certaine idéologie de la défense de l’Occident s’empare de la question juive à ses propres fins. Je l’analyse dans La Réaction philosémite. Et puis, il y a cette structuration fascisante du nationalisme religieux en Israël. Comment faire en sorte que l’aspiration juive à l’émancipation l’emporte, en Israël, sur les inclinations réactionnaires ? Comme partout, c’est une question de rapports de forces, à la fois idéologiques et sociaux. Dans une trajectoire comme la mienne, ce qui est frappant, c’est la réaction suscitée par mes textes dans une certaine gauche antisioniste. Ces réactions ont pour conséquence de renforcer un judaïsme très ancré à droite. Lorsque je prends position pour un État commun, binational, bilinguistique, ouvert à l’immigration des Juifs et des Palestiniens, et que la gauche antisioniste me rétorque : « L’immigration des Juifs, non ! », cela conforte les nationalistes juifs qui prônent la force et l’inégalité, et tiennent une position d’intransigeance. Il y a un combat à mener à l’intérieur même du judaïsme. Pour sa dimension humaniste, historiquement fondamentale. Le judaïsme, pendant deux mille ans, n’a jamais été un pouvoir. Il n’en est un que depuis 1948, après tout ce que l’on sait. Pour soutenir un judaïsme émancipateur, la gauche antisioniste doit en finir avec la théologie réactionnaire qui la structure. Mais c’est loin d’être gagné.

Entretien réalisé par Rosa Moussaoui

Appel à la vie sur le site Bibliothèque Fahrenheit 451

lundi 24 juin 2019 :: Permalien

— REVUE de PRESSE —

Recension parue sur le site Bibliothèque Fahrenheit 451, 4 juin 2019.

Raoul Vaneigem jette ici « de quoi grappiller quelques hypothèses et suggestions » avec le seul souci « qu’elles marquent une rupture absolue avec les préjugés et les dogmes du passé ». Il s’adresse aux révoltés qui « se sentent démunis devant l’effondrement du vieux monde et la trop lente émergence du nouveau » et « mise sur la radicalisation spontanée des individus et des collectivités ». Il prône l’autogestion généralisée.
Notre « civilisation pyramidale », « vieille et pourrie dès le départ », s’effrite et s’effondre. « Autorité, patriarcat, patrie, famille, travail, idéologies, religions, sacralité ne suscitent plus que des ricanements, jusque dans la bouche de ceux qui veulent y croire malgré tout ». « La civilisation marchande crève et fait crever sans apprêt. Sa purulence est à vif. Elle prête à son agonie la rentabilité d’une faillite frauduleuse, elle ne s’en cache pas. » Si nous sommes loin de la Commune de Paris, des soviets de Cronstadt, des collectivités libertaires, piliers de la révolution d’Espagne, des êtres, malgré tout, « résistent à la grande broyeuse du profit » et « une nouvelle civilisation pointe timidement ».
Il explique comment le « système d’exploitation de l’homme par l’homme » depuis la « révolution agraire », extrait de la nature terrestre et de la nature humaine des ressources, marquant « un coup d’arrêt à l’alliance avec le milieu naturel », non pour « fournir le pain quotidien » mais pour amasser l’argent qui le paiera. « La monnaie concrétise la primauté de la valeur d’échange sur la valeur d’usage. » Il insiste sur cette « rupture absolue avec les modes de solidarité collective qui caractérisaient les civilisations préagraires, où l’absence de guerre, le faible seuil de violence et l’importance accordée à la femme ont laissé des traces dans la mémoire et inspiré les légendes et les mythes de l’âge d’or et du paradis perdu ». « À cette évolution en symbiose avec la nature s’est substituée une guerre de conquête. » Cette « mise à sac de la nature à des fins de profit » s’est accompagnée d’une astreinte au travail de toute créature, dès lors assimilée à un objet marchand. « Confondre la vie et la survie découle de la réalité mensongère instaurée par le système d’exploitation de l’homme par l’homme, qui est la base de notre civilisation marchande. Qui persiste à croire qu’assurer le pain quotidien justifie la nécessité de travailler alors que de tout temps une minorité s’est enrichie aux dépens d’une majorité laborieuse, astreinte à payer les biens qu’elle produisait ? » « Avoir un diplôme, une autorité, un rôle, une fonction, ce n’est pas être. Être c’est prendre conscience de son désir de vivre afin d’apprendre à vivre selon ses désirs. »
Si, jusqu’aux années 1950, le capitalisme tire ses principaux bénéfices du secteur de la production, il se tourne alors vers le secteur de la consommation, puis vers celui des transactions spéculatives. Si la vogue consumériste a triomphé des espérances du « mouvement des occupations de Mai 1968 » qui rejetait « un monde où tout se paye » et exaltait « la vie, la gratuité, le don, la solidarité, la générosité humaine », ce « rêve inachevé » se poursuit souterrainement et n’attend qu’une occasion pour refleurir au grand jour.
« Le travail tend à n’être plus qu’une gestion de services bureaucratiques parasitaires, de management, comme dit la langue française, elle aussi astreinte à s’économiser. L’idée même d’un travail utile à la société laisse place à ce besoin factice que la rapacité capitaliste inculque comme modèle par excellence de l’efficacité universelle : gagner de l’argent. » « La désertification de la terre et de la vie ébranle sérieusement l’illusion d’un bonheur consommable, de plaisirs monnayables à perpétuité » et « la conscience prolétarienne », en se délitant, laisse émerger la conscience humaine.
« Le désespoir est devenu un redoutable instrument d’oppression » entre les mains du pouvoir économique, social et politique. Raoul Vaneigem regrette que ceux qui lancent des cocktails Molotov ne réservent pas leur énergie pour instaurer « des zones franches », initier « des occupations de terres libérées de l’emprise étatique et marchande, des coins de gratuité qui s’enfonceraient dans le béton de la mondialisation avec plus d’effets dévastateurs que la nitroglycérine ». « Hurler sa colère n’entrave en rien l’exploitation dominante. Même si la violence réussit de temps à autre à arracher des réformes, à obtenir l’abrogation d’une décision contestée, à éviter l’implantation d’une nuisance, cela ne va guère plus loin. Le pouvoir un instant déstabilisé, se ressaisit, il noie le poisson et vide la baignoire. » « Ce ne sont pas ces combats douteux, spectaculaires et complaisants, menés par l’activisme humanitaire, végétalisme et animalier, qui mettront fin à la misogynie, au communautarisme, à la maltraitance des bêtes, à l’individualisme grégaire, à l’égoïsme, à l’addiction consumériste, aux gesticulations du pouvoir et de l’avoir. C’est par l’émergence d’un style de vie que s’effaceront les mœurs, les préjugés, les comportements qui firent de notre histoire le cloaque de l’horreur et de la barbarie banalisée. » Plutôt que de « dénoncer la présomption et la veulerie de la servitude volontaire », il « aspire à une prise de conscience de notre potentiel de vie ». « La lutte pour l’autonomie commence avec l’éveil de la subjectivité radicale. » « L’autogestion est le seul projet d’organisation sociale qui exclut toute forme de pouvoir et de structure hiérarchique. »
Il distingue la « créativité passionnelle » du « travail forcé » : « Le travail s’est vidé de sa substance, moins en raison de son caractère aliénant, qui l’avait toujours discrédité, mais parce qu’il est devenu l’objet d’un système parasitaire qui assimile le salaire à un bon de commande de désirs qui s’achètent. L’argent gagné n’a d’autre fonction que de permettre l’accès à des paradis de pacotille. » « On ne travaille plus pour l’honneur de nourrir sa famille mais pour acheter dans les supermarchés les apparences de l’honorabilité. » Les nuisances et les inutilités rentables suscitent « des zones de résistances, des réseaux de solidarité, des communes sans communautarisme ».
Il s’en prend également à la division entre travail manuel et travail intellectuel qui « donne sa substance au pouvoir hiérarchique », « détermine la prédominance de l’esprit sur le corps » ; à la « séparation complaisante et conflictuelle qui oppose l’homme et la femme » et a systématiquement « violenté et mis au pillage » cette dernière. Il veut « supprimer la marchandise, abolir les droits et les devoirs qui en découlent, abroger le contrat social calqué sur la loi commerciale de l’offre et de la demande ».
L’État et la cupidité des multinationales ne tolèreront pas plus « notre résolution de fonder et de propager des collectifs hostiles à toute forme de pouvoir » que nous ne devons tolérer « leur répression bottée, casquée, épaulée par la veulerie journalistique ». « Ce qui fait la puissance répressive de l’État tient moins à sa flicaille qu’à l’État qui est en nous, l’État intériorisé, qui nous matraque de sa peur, de sa culpabilité, de sa désespérance astucieusement programmée. » Il faut inventer des territoires en n’offrant aucune prise à l’ennemi, sans appropriation, pouvoir ou représentation, insaisissables et inaliénables. Parallèlement à la multiplication des expérimentations de sociétés autogérées se développe un « refus massif de payer tribut à l’État et à ses banquiers ». « Les décisions locales se prennent, se diffusent et se fédèrent plus aisément. » Il démontre le cynisme des modes de scrutin traditionnel, de la démocratie parlementaire, du référendum, « instrument du totalitarisme démocratique » et défend la démocratie directe des assemblées autogérées.
L’écriture de cet appel s’achève alors que « le mouvement des Gilets jaunes a zébré comme un éclair la nuit et le brouillard qui nous suffoquaient ». Raoul Vaneigem y voit, comme dans d’autre révoltes récentes, la confirmation que « Homo œconomicus, c’est fini ! », que « le spectacle se termine ». « Nous sommes entrés dans une période critique où la moindre contestation particulière s’articule sur un ensemble de revendications globales et vitales. »
C’est beau, fulgurant, juste, suffisamment bref pour qu’on puisse le lire (presque) d’une traite, suffisamment dense pour qu’on y revienne souvent. Un appel qui fera sans aucun doute écho.

Ernest London, le bibliothécaire-armurier

Winter is coming dans L’Anticapitaliste

lundi 24 juin 2019 :: Permalien

— REVUE de PRESSE —

Paru dans L’Anticapitaliste (hebdomadaire du NPA) le 12 juin 2019.

Historien de formation, William Blanc s’est intéressé aux façons de raconter des histoires sur l’histoire (celle avec un grand H). Dans Les Historiens de garde, coécrit avec Aurore Cherry et Christophe Naudin, il s’attaquait au retour du roman national et à la création de récits de l’histoire orientés politiquement, avec comme exemple Lorànt Deutsch. Toujours en compagnie de Christophe Naudin, il avait écrit en 2015 Charles Martel et la bataille de Poitiers : de l’histoire au mythe identitaire. Contre l’extrême droite, Valeurs actuelles ou Génération identitaire par exemple, qui instrumentalisent cet événement, ils revenaient d’abord sur son histoire, puis sur ses nombreuses et diverses interprétations, chacune expliquant les orientations et intérêts politique de leurs auteurs. Une des qualités du livre était d’étudier, en plus des utilisations historiennes (des chroniques aux manuels scolaires), les références présentes dans la culture populaire.

Politique et culture populaire
Ses livres suivants poursuivent dans cette direction, en s’intéressant à des personnages de fiction avec Le Roi Arthur, un mythe contemporain et Super-héros, une histoire politique (on pourra apprendre au passage que ces deux univers sont plus liés que l’on pourrait le penser). William Blanc nous montre que les œuvres de culture populaire consacrées à ces personnages nous disent énormément de la politique et sont souvent engagées. Un chapitre, intéressant pour la science-fiction, est dédié à Un Yankee à la cour du roi Arthur de Mark Twain et à ses nombreuses adaptations, y compris en URSS.
On distingue bien l’historien dans l’utilisation précise des sources, dans l’intérêt porté aux différentes visions et représentations du Moyen Âge et dans l’attention à l’iconographie, chaque livre depuis Charles Martel étant accompagné de nombreuses images. Mais la plus grande contribution de cette formation est peut-être l’habitude de prendre du recul par rapport à un texte et d’en chercher les motivations politiques.

Critique des violences industrielles
Extension de quelques pages du Roi Arthur, son dernier livre est une analyse du discours politique dans la fantasy. Il s’articule principalement autour de trois auteurs.
Le premier, probablement le moins connu, est William Morris, précurseur de la fantasy. Au XIXe siècle, l’utilisation d’un Moyen Âge fantasmé, avec par exemple Tennyson, est profondément réactionnaire. En réaction à cela et aux horreurs de la révolution industrielle, William Morris, qui est socialiste, propose d’abord des utopies dans un passé archaïque et proto-communiste, avant d’imaginer des histoires dans des mondes imaginaires célébrant la nature et les hommes et femmes libres la peuplant. On peut lire ainsi La Source au bout du monde, paru récemment en français. Il s’agit à la fois de proposer aux masses « a thing of beauty », de la beauté s’opposant à l’industrie et au triste quotidien, et de les préparer à un avenir émancipateur.
Si Tolkien n’est pas révolutionnaire, sa fantasy s’inscrit également dans la critique des violences industrielles, la guerre en particulier. Des premiers textes, écrits juste après la Première Guerre mondiale, où les dragons rappellent les tanks et les lance-flammes, au Seigneur des anneaux, où les orcs renvoient aux soldats déshumanisés, et la transformation de la Comté par les hommes de Saroumane évoque le productivisme. Mais comme le rappelle William Blanc, Tolkien n’aime pas les allégories et n’en écrit pas. La courageuse quête des hobbits a ainsi pu parler et servir de référence à de nombreux militants de la génération suivante.

Analyse sérieuse et politique sur la fantasy
Le titre de l’essai, Winter is coming, évoque bien entendu le succès des livres de JJR Martin et de leurs adaptations, mais plus généralement le cycle des saisons, métaphore que l’on retrouve dans de nombreuses œuvres de fantasy, y compris celles de Tolkien. Le Trône de fer (Game of Thrones) a été conçu dans une optique plus réaliste, sans retour à un printemps où les choses iront mieux, mais après sa diffusion, la série télévisée est devenue également une métaphore du dérèglement climatique, le slogan « Winter is not coming » se retrouvant dans des campagnes ou des manifestations écologiques.
William Blanc conclut en citant Tolkien dans une défense de la littérature d’évasion, comparant à un prisonnier qui s’évade celles et ceux qui condamnent et refusent les horreurs du monde actuel par la fréquentation de mondes imaginaires.
Sont évoqués rapidement d’autres auteurs, et s’y ajoutent quelques petits bonus, dont une réflexion sur les jeux de rôles et un court texte sur Howard, l’auteur de Conan, bon complément au Guide Howard de Patrice Louinet.
Comme son sous-titre l’indique, tout cela est bref, trop bref sans doute au vu de la qualité et de l’intérêt des analyses. On aurait voulu en lire plus. William Blanc nous propose plusieurs références pour poursuivre la réflexion, on peut citer la biographie de William Morris par E.P Thompson, malheureusement non traduite.
C’est un bouquin excellent, une analyse sérieuse et politique sur la fantasy, elle servira autant pour celles et ceux aimant et pratiquant le genre et voulant creuser ce qu’il y a derrière, que comme introduction à la réflexion pour celles et ceux l’ayant découvert par les films et les séries.

Benjamin Mussat

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