Le blog des éditions Libertalia

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Plutôt couler en beauté dans Marianne

lundi 13 janvier 2020 :: Permalien

— REVUE de PRESSE —

paru dans Marianne, 13 décembre 2019.

Nous vivons une époque paradoxale. Les progrès de la science et des techniques permettent de produire plus de richesses que jamais. L’humanité dispose désormais des moyens qui permettent à tous les hommes qui la composent de s’accomplir.
Or à quoi assistons-nous ? La planète Terre est en péril. Réchauffement climatique, dette écologique, disparition de nombreuses espèces, menaces sur les équilibres des écosystèmes. En même temps, le capitalisme financier exulte en déconstruisant méthodiquement les services publics et les solidarités redistributives. L’individualisme au mépris du lien social, la volonté obsessionnelle de parvenir « parce que je le vaux bien », s’accommode d’îlots de pauvreté, de misère. Anticipant la mondialisation capitaliste, Marx disait qu’elle allait noyer l’humain dans « les eaux glacées du calcul égoïste ». Et il faisait remarquer que le capitalisme épuise la Terre autant que le travailleur. Nous y sommes, en une sorte d’effondrement où se lient la catastrophe écologique et la destruction de la justice sociale.
C’est d’une telle situation que traite le remarquable ouvrage de Corinne Morel Darleux, joliment intitulé Plutôt couler en beauté que flotter sans grâce (Libertalia).
L’auteure le fait de façon originale, avec un grand bonheur d’expression : « J’ai envie d’un livre d’intuitions qui donne à penser tout en laissant des espaces de liberté et de fiction. » C’est réussi. Son livre n’a que 100 pages, mais quelle richesse thématique !
À la fois poétique et philosophique, sensible et rationnel, il mêle récits et réflexions à la première personne. Quelle vie voulons-nous vivre ? La question interpelle le lecteur sans le brusquer, mais sans transiger avec le souci de lucidité. Elle cite René Char : « La lucidité est la blessure la plus rapprochée du soleil. »

« Homme libre toujours tu chériras la mer »

Le livre s’ouvre sur une sorte de récit parabole. Le navigateur Bernard Moitessier est en train de gagner une course autour du monde, et, au moment de s’engager dans la dernière étape avant la victoire, le prix et la gloire, le voilà qui change de route. Cap vers le Pacifique. Une conversion, au sens strict : prendre la direction opposée. Vers une autre vie. « Un pas intérieur », écrit Corinne Morel-Darleux.
Bien des objections pourraient être faites à ce choix. Mais elles n’ont pas de poids quand il s’agit de choisir sa vie, son mode d’accomplissement. L’argent, la gloire, la concurrence d’une société si affairée qu’on en oublie de vivre, inversent moyens et fins. De cette société, « parvenir » est le maître mot.
Moitessier ne reviendra pas dans cette société-là, si peu sociale et si peu attentive à la nature.
La mer est devenue son élément, comme l’est le grand tout de la nature dont chaque être humain est une partie. Corinne Morel Darleux cite Spinoza, qui rejette la superstition de l’abstinence : la diversité des plaisirs va de pair avec la juste mesure, opposée à l’ubris. « Rien de trop. » Le cosmos est ordre et mesure, et l’humanisme naturaliste se met en phase avec lui. Le peu et le mieux sont aux antipodes d’une économie déshumanisée, qui juxtapose l’opulence et la misère. « Pas d’écologie intérieure sans conscience de classe. » La formule est parfaite, elle résume l’écosocialisme.

À l’horizon, une vie en société, certes. Mais aussi en nature où l’homme se découvre partie d’un tout qui ne fait pas que le nourrir et l’héberger. L’osmose organique avec l’élément nature a quelque chose de sensuel et d’irremplaçable. Une source de vie que Bachelard analysa comme une poétique des éléments. L’eau, l’air, le feu, la matière polymorphe, composent le monde dont nous sommes partie prenante mais aussi partie pensante, responsable, appelée désormais à l’urgence d’une inévitable refondation. Celle-ci devra mêler la justice sociale et la refonte écologique, comme le suggère si bien la notion d’ « écosocialisme ».

À la croisée de l’humanisme et du naturalisme.

La conscience de l’effondrement qui nous guette si nous ne réagissons pas ne se fonde pas sur une observation extérieure à son objet, mais sur une intuition intime où la nature se fait conscience de soi en moi.
Pour l’heure, sachons vivre le présent, le seul temps qui nous appartienne. Carpe Diem. Épicurienne, Corinne Morel Darleux l’est pour « toutes et tous ». Le « rien de trop » devrait s’appliquer au plus vite à ceux qui regorgent du superflu.
« Notre société déborde de trop plein, obscène et obèse, sous le regard de ceux qui crèvent de faim. »
Le livre de Corinne Morel Darleux fera date.

Henri Pena-Ruiz

Les Pirates des Lumières dans Reporterre

mardi 24 décembre 2019 :: Permalien

— REVUE de PRESSE —

Publié sur Reporterre, le 24 décembre 2019.

Libertalia,
l’utopie libertaire née des pirates et de femmes libres

L’anthropologue David Graeber, dans Les Pirates des Lumières ou la véritable histoire de Libertalia, s’intéresse à cette utopie en actes et aux raisons de sa réussite. Notamment par la grâce d’une alliance avec les femmes malgaches et celle de la multiplicité des expériences qu’elle engendra.

Qui mieux que les éditions Libertalia pour publier un ouvrage sur le mythe de Libertalia ? Dans la préface à son nouvel ouvrage, l’anthropologue anarchiste étatsunien David Graeber, auteur de Pour une anthropologie anarchiste (Lux, 2006), Dette, 5 000 ans d’histoire (Les liens qui libèrent, 2013) ou encore Bureaucratie, l’utopie des règles (Les liens qui libèrent, 2015), revient sur la genèse de son projet : « Le mythe de Libertalia, utopie pirate en actes, est resté une source inépuisable d’inspiration parmi la gauche libertaire. On y a toujours eu le sentiment que, même si elle n’avait jamais existé, elle aurait dû exister […] et qu’une sorte de promesse rédemptrice, le rêve d’une véritable alternative, se trouvait aux racines les plus profondes de ce qu’on allait nommer les Lumières. »
Mais Graeber, fidèle à son esprit de déconstruction des concepts — jusqu’alors libéraux (la dette, la bureaucratie corporate) —, applique la même méthodologie à une légende libertaire pour mieux en montrer les soubassements et, surtout, son processus historique. Bien plus intéressante que l’utopie de Libertalia est le foisonnement de communautés utopiques issues du métissage des pirates européens et des femmes malgaches sur la côte nord-est de Madagascar au tournant des XVIIe et XVIIIe siècles. Pour reprendre les mots de l’historienne française Michèle Riot-Sarcey à propos de l’expérience révolutionnaire de 1848, Graeber traque dans les rares archives sur le sujet « le réel de l’utopie », c’est-à-dire la mise en œuvre en actes de ces utopies métissées. À l’heure où, en France et partout dans le monde, chaque mouvement revendique la fameuse « convergence des luttes », (re)découvrir la première expérience des Lumières en y saisissant les rapports de forces et les alliances d’intérêts apporte de nouvelles perspectives stratégiques pour les conflits contemporains.

La geste épique de Ratsimilaho, fils d’un pirate et d’une Malgache
Mettre en pratique des utopies signifie tout d’abord négocier avec les pouvoirs locaux. Graeber brosse un panorama politique de la Grande Île à la fin du XVIIe siècle, quand les élites malgaches s’appuyaient sur les pouvoirs spirituels des « étrangers de l’intérieur » — les Antaimoro originaires d’Afrique de l’Est, les juifs yéménites Zafy-Ibrahim ou encore les réfugiés chiites Zafiraminia. Les pirates européens sont venus peu à peu supplanter ces derniers en s’alliant avec les femmes malgaches. L’un des premiers chamboulements dans l’ordre social malgache provoqué par l’irruption des pirates a en effet consisté en « une révolution sexuelle contre les enfants d’Abraham », soit la promotion de femmes indépendantes. Habiles au commerce, elles tirèrent parti de leur union avec des étrangers férus d’égalitarisme pour s’arracher au contrôle de la sexualité féminine imposé par les précédents groupes spirituels et donner naissance à de véritables « cités des femmes », comme Tamatave, sur la côte nord-est.
Mais avoir des intérêts communs ne génère pas nécessairement d’alliances. Il faut pour cela ruser. Et Graeber de retracer la généalogie romanesque « de magie et de mensonges, de batailles navales et de princesses enlevées, de révoltes d’esclaves et de chasses à l’homme, de royaumes de pacotille et d’ambassadeurs imposteurs, d’espions et de voleurs de joyaux, d’empoisonneurs et de sectateurs du diable et d’obsession sexuelle, toutes choses qui participent des origines de la liberté moderne » et dont l’analyse historique d’une construction utopique doit tenir compte. De même que l’historien de l’avenir s’attachera aux détails de nos luttes actuelles — la circulation internationale des techniques des front-liners hongkongais pour éteindre les grenades lacrymogènes ou encore le Gilet jaune français devenu emblème mondial de la dernière phase insurrectionnelle —, l’historien d’aujourd’hui ressuscite ces mélanges de pratiques, car ils sont ce que les communautés utopiques ont de plus tangible.
Au terme de l’ouvrage et de la geste épique de Ratsimilaho, fils d’un pirate et d’une Malgache, on découvre l’égalitaire confédération betsimisaraka, dont le nom a valeur de programme : « ceux qui ne se séparent jamais »« ceux qui restent solidaires ». Première expérience des Lumières aux yeux de Graeber, née de l’union du mode de vie pirate, de l’indépendance des femmes malgaches et de la révolte des malata (les enfants métis, comme Ratsimilaho) contre les autorités en place, elle nourrira par la suite l’imaginaire intellectuel européen et les réseaux révolutionnaires mondiaux, comme l’ont montré les ouvrages de Peter Linebaugh et Marcus Rediker sur les circulations océaniques. Par la suite, l’historiographie européenne réduira malheureusement cette expérience politique fondatrice à un fantasme, n’en retenant que le rôle des pirates et en écartant celui des femmes malgaches. Fort heureusement, Les Pirates des Lumières exhume leur rôle essentiel et démontre en quoi une insurrection réussie l’est d’abord parce qu’elle a su lier des groupes sociaux.

Maxime Lerolle

Portrait de Maurice Rajsfus dans Libération

lundi 23 décembre 2019 :: Permalien

— REVUE de PRESSE —

Publié dans Libération, 22 décembre 2019.

Maurice Rajsfus, encyclopédie des violences policières

Maurice Rajsfus. Photo Frédéric Stucin pour Libération
Maurice Rajsfus. Photo par Frédéric Stucin pour Libération.

Le journaliste, dont les parents dénoncés par un policier voisin sont morts en déportation après la rafle du Vél d’Hiv, a documenté les dérives des forces de l’ordre bien avant les gilets jaunes, de Mai 68 à 2014. À 91 ans, il veut transmettre ses archives.

Les fiches bristol sont si serrées dans leur boîte en plastique qu’il peine à les sortir. Maurice Rajsfus feuillette certains des articles qu’il a, sur plus de quatre décennies, soigneusement découpés et collés sur chacune de ces feuilles cartonnées : « Tous les soirs, quand je rentrais de mon boulot, je m’attaquais à ça. » L’homme de 91 ans sait ce qu’il cherche – un article du 4 mai 1979 – mais ne le retrouve pas. Il s’attarde donc sur d’autres fiches, d’autres faits.
Assis à la petite table du salon-cuisine de son appartement de Cachan (Val-de-Marne), il se replonge dans la presse de la fin des années 1970. Maurice Rajsfus tombe sur un article au titre lapidaire : « S’estimant menacé, un policier tire : un mort. » Ailleurs, on lit : « Un inspecteur de police est arrêté après un hold-up. » Ou encore : « Un journaliste de Libération tabassé par des policiers. » De 1968 à 2014, Maurice Rajsfus, mi-moine mi-fourmi, a minutieusement archivé tous les articles relatant les dérives policières. Une compilation qui témoigne d’un fait : l’usage abusif de la force ne date pas du mouvement des gilets jaunes. Ce travail colossal, entreposé dans une pièce dédiée de son appartement, pourrait bientôt partir à la poubelle. Personne ne s’est manifesté pour prendre le relais et faire vivre cette mémoire des délits et crimes policiers.

« Historien de la répression »

C’est peu de dire que l’homme entretient à l’égard des forces de l’ordre une certaine animosité. Elle l’amène par exemple à considérer que « la police de la République n’a jamais été républicaine ». De quoi faire bondir jusqu’au chef de l’État, qui récuse depuis des mois l’expression même de « violences policières » : « Ils peuvent récuser tout ce qu’ils veulent. La violence policière, elle est dans l’ADN du policier. Quand il y a des brutalités sans nom, on nous dit simplement qu’ils ont effectué des gestes enseignés en école de police. » Les titres de ses livres parlent d’eux-mêmes : La Police hors-la-loi, Les Mercenaires de la République ou encore Je n’aime pas la police de mon pays. C’est peu de dire, aussi, que l’homme a ses raisons. Le matin du 16 juillet 1942, le jeune Maurice – âgé de 14 ans – et sa famille sont arrêtés chez eux par deux policiers. L’un d’eux, patronyme Mulot, est leur voisin de palier. C’est la rafle du Vél d’Hiv : 13 000 Juifs embarqués par les forces de l’ordre françaises sur commande du régime nazi. Moins d’une centaine survivra à la déportation. Maurice Rajsfus et sa sœur devront leur vie à un ordre qui permettra la libération des enfants français âgés de 14 à 16 ans. Et surtout à leur mère, qui leur dira « partez de là », quand d’autres garderont leurs enfants auprès d’eux. Ses parents, Juifs polonais qui vendaient des chaussettes à Aubervilliers, ne reviendront pas.

Toute sa vie, Rajsfus a travaillé sur cette période, tentant même, en 1987, de recontacter l’ex-policier Mulot – lequel lui a répondu sèchement, lorsqu’il l’a eu au téléphone : « Ça ne m’intéresse pas. » En 1997, c’est son passé qui l’a rattrapé : parce que son premier livre s’intéressait au douloureux sujet de la collaboration de certains Juifs avec le régime de Vichy, la défense de Maurice Papon l’a convoqué au procès de l’ancien préfet responsable de la rafle ayant emporté sa propre famille. Une démarche recelant « quelque indécence » qui a motivé une fin de non-recevoir : « J’ai écrit une belle lettre au président du tribunal en disant : “Envoyez-moi les gendarmes. Ça sera bien de voir un rescapé de la rafle du Vél d’Hiv, fils de victimes, être obligé de témoigner en faveur d’un complice des bourreaux.” » Maurice Rajsfus a finalement été dispensé.

Maurice Rajsfus a choisi de régler ses comptes avec les forces de l’ordre autrement qu’en jetant des pavés lors de manifestations. Pendant quarante-six ans, il a préféré collectionner tous les éléments qui dressaient le portrait d’une police française à la dérive, loin des grands principes censés guider son action. Une mission qu’il s’est donnée alors qu’il était encore journaliste, se transformant en « historien de la répression » chaque soir pendant une heure. Ça a débuté en Mai 68 : « C’était le lendemain du 3 mai, le jour des premiers heurts à la Sorbonne. Je me rappelle, j’avais mon bureau dans le canard où je travaillais. Je prends le métro et, arrivé à la station Saint-Michel, les portes s’ouvrent avec une odeur de lacrymo épouvantable et des gens la gueule en sang. Le lendemain, on a commencé à parler de ça. C’est là que j’ai commencé à découper les journaux. »

À ce moment Maurice Rajsfus a 40 ans, mais se sent rajeunir de moitié : « Ma fibre militante, qui m’avait abandonné, m’a repris. » Ce passé engagé remontait à l’enfance et sa fréquentation d’une colonie de vacances communiste de l’île de Ré où, quand le cuistot amenait sur le chariot du rab de frites le dimanche, tout le monde chantait L’Internationale. Abonné par ses parents « de gauche » à l’illustré Mon Camarade, le jeune Maurice a passé plusieurs repas à jouer aux billes sous la table, laissant traîner son oreille pour écouter son père et ses oncles débattre de grands sujets politiques. Huit jours après la Libération de Paris, il adhère aux Jeunesses communistes, dont il sera viré en 1946, soupçonné d’être un « provocateur policier » en raison de ses divergences de vues. « C’était l’époque où, quand on n’était pas dans la ligne, on était forcément un flic . » Aujourd’hui, Maurice Rajsfus se définit comme libertaire.

« Utopie moyenne »

Durant trois quarts de siècle, l’homme a connu tous les états de la police française. Et, de Vichy à Mai 68, il souligne une continuité : « À la Libération, deux ou trois flics, reconnus comme d’importants tortionnaires, ont été fusillés, mais il n’y a pas eu de procès de la police française. Certains policiers ont d’ailleurs participé, ensuite, à la répression des Algériens en 1961, puis à celle de Mai 68. »

En 2019, Maurice Rajsfus ne fait plus de fiches, mais il suit tout : la grave blessure de Geneviève Legay à Nice, la mort de Steve Caniço à Nantes, les visages de militants écolos aspergés de lacrymo sur un pont parisien, les agents mis en cause dans des affaires de violences distingués par le ministre de l’Intérieur, Christophe Castaner… Il en parle avec un certain détachement, comme si ces faits n’avaient rien de remarquable au regard de ce qui les a précédés et de ce qui les suivra forcément. Pour lui, il ne s’agit pas de « dérapages », de « bavures », mais de méthodes. Une question se pose alors : de ce point de vue, la police peut-elle être utile ? À défaut d’atteindre l’« utopie géniale » d’une société qui s’en passerait, Maurice Rajsfus théorise une « utopie moyenne » dans laquelle la police ne serait pas une carrière : « On pourrait y entrer pour cinq ans. On n’aurait pas le temps de prendre de mauvaises habitudes, puis on retournerait à d’autres corps de la fonction publique. »

Avec toutes ses fiches, Maurice Rajsfus a fait du « journalisme de données » bien avant que le terme ne soit à la mode. Tous ces faits accumulés, il les a analysés dans des livres, passant au crible chaque ministre de l’Intérieur depuis Raymond Marcellin (1968-1974). Il a multiplié les publications, notamment après sa retraite en 1988. Président pendant un temps du collectif antiraciste Ras l’front, il a aussi cofondé, en 1994, l’Observatoire des libertés publiques, accompagné d’un bulletin mensuel ensuite repris sur Internet, « Que fait la police ? » Pendant toutes ces années, dit-il, « je n’ai jamais eu de problème avec personne : ni la préfecture, ni le ministère. J’ai juste eu des problèmes avec les flics dans les salons du livre ». Mais de cette époque, il garde le sentiment que le mouvement qu’il portait n’a jamais acquis l’importance nécessaire à une véritable remise à plat des pratiques policières : « Personne n’a pris le relais. Il y a des gens qui aiment bien en parler, mais qui ne veulent pas se mouiller. »

Monnaie courante

Pendant qu’on parlait, Maurice Rajsfus a enfin retrouvé l’article du 4 mai 1979 qu’il cherchait : « Les trois policiers agressés auraient lancé des bouteilles sur les CRS. » Il est illustré par la carte d’un commissaire de police. Les faits se sont déroulés lors d’une manifestation de métallurgistes en grève : « À l’époque, les gens du Parti communiste faisaient la chasse aux gauchistes. Ils ont vu un homme lancer des pavés et ont donc cru que c’en était un. » L’homme est fouillé et démasqué. Les militants mettent la main sur sa carte de police. «  Ils l’ont gentiment fournie à la presse », raconte Rajsfus, ajoutant que les infiltrations de policiers dans les mouvements sociaux étaient monnaie courante à l’époque. En 1968 par exemple : « Le 14 juillet, tout était rentré dans l’ordre depuis que De Gaulle avait rétabli l’accès aux pompes à essence. Mais à la fontaine Saint-Michel, un petit groupe chante L’Internationale. Un car de flics arrive et embarque tout le monde, en laissant le chef de chœur. C’était un flic. Il avait apprivoisé les autres. Des histoires comme ça, il y en avait à la pelle. »

Il y en avait tant et tant qu’au fil des ans, les boîtes de fiches bristol se sont multipliées. Aujourd’hui, forcément, elles prennent bien plus de place que des tableurs Excel. Maurice Rajsfus les a rangées et classées dans le bureau du fond de son appartement, où il habite seul depuis le début de l’année 2019 et la mort de sa compagne, avec qui il a vécu plus de cinquante ans.
Constellés d’affiches et chargés de babioles, les murs et les étagères de ce petit musée racontent une existence militante où se sont mêlés le rire et la gravité, l’amitié et les conflits. Maurice Rajsfus désigne la photo punaisée en noir et blanc d’un garçon souriant à vélo : « C’est moi. » Aujourd’hui, quatre-vingts ans plus tard, il a en tête qu’il va bientôt quitter ce monde. Ni ses enfants ni ses petits-enfants n’ont montré d’intérêt pour reprendre son œuvre. Quant aux universitaires, il en a rencontré, mais aucun n’a donné suite. Laissant Maurice Rajsfus avec la crainte que tout son travail parte à la benne.

Frantz Durupt , Ismaël Halissat Photos Frédéric Stucin

Petite histoire du gaz lacrymogène sur France Culture

mercredi 11 décembre 2019 :: Permalien

— REVUE de PRESSE —

Paru sur le site de France Culture, le 10 décembre 2019.

Le gaz lacrymogène :
des tranchées de la Première Guerre mondiale à un usage « civil »

En 1914, les premières émanations de gaz lacrymogène s’élèvent dans les tranchées. Plus d’un siècle après, ce gaz n’a eu de cesse d’être perfectionné et est devenu l’instrument de contrôle des foules privilégié des forces de l’ordre.

Depuis l’émergence du mouvement des Gilets jaunes, les volutes de fumée blanche sont devenues une signature systématique des manifestations contre la politique du gouvernement, obligeant les participants à se replier pour ne pas finir le visage constellé de larmes, toussant sans discontinuer. La grenade lacrymogène, ou gaz CS, est devenue emblématique des forces de l’ordre et elle porte désormais avec elle la charge symbolique, au même titre que le lanceur LBD 40, des violences policières régulièrement dénoncées ces derniers mois.

En août 2017, le ministère de l’Intérieur avait lancé un appel d’offre de 22 millions d’euros pour se rééquiper de grenades lacrymogènes. Depuis, ces dernières ont été utilisées sans discontinuer lors des manifestations, que ce soit à Notre-Dame-des-Landes, contre des Gilets jaunes (7 940 grenades lancées en l’espace d’une journée en décembre 2018), contre la Manif pour Tous ou plus récemment encore, en juin dernier, lors des opérations pacifiques de blocage d’Extinction Rebellion, au point de faire perdre connaissance le commandant CRS en charge de l’évacuation des militants écologistes…

La grenade lacrymogène a perdu son caractère exceptionnel et est dorénavant parfaitement intégrée au modus operandi des forces de l’ordre. Mais depuis quand, au juste, s’est-elle à ce point inscrite dans le paysage ? Dans son livre Petite histoire du gaz lacrymogène (éditions Libertalia), la chercheuse en sciences sociales de la Bournemouth University au Royaume-Uni, Anna Feigenbaum, dresse un historique extrêmement précis de la façon dont le gaz lacrymogène est devenu un outil de contrôle des foules indispensable aux autorités.

La France, mère patrie du gaz lacrymogène

S’il faut attendre la Première Guerre mondiale pour voir apparaître des armes chimiques produites à une échelle industrielle, ces dernières n’ont pas attendu des conflits de cet ordre pour exister. Dans Petite histoire du gaz lacrymogène, Anna Feigenbaum raconte ainsi qu’on retrouve les premières formes de vaporisateurs de gaz poivre dès le Japon féodal, « lorsque les samouraïs l’utilisaient, sous le nom de metsubushi, pour lutter contre les brigands. Des extraits de piment étaient versés dans des sacs en papier de riz et projetés vers les yeux de l’adversaire, provoquant une cécité temporaire ».

On constate des techniques de guerre équivalentes chez les guerriers chinois, qui faisaient frire des piments en grande quantité sur les champs de bataille pour dégager une fumée irritante, ou encore, au xve siècle, chez la tribu amérindienne des Tainos qui lançait sur les envahisseurs espagnols des calebasses emplies de cendres et de piments forts écrasés en guise de grenades…

C’est cependant en France, peu avant la Première Guerre mondiale, qu’apparaissent les premières velléités de création de gaz ayant un effet lacrymogène. Il s’agit alors d’affronter les criminels barricadés : après les pillages de banques et meurtres orchestrés par la « bande à Bonnot », leur meneur, Jules Bonnot, doit être délogé de la maison où il s’était réfugié à la mitrailleuse et aux explosifs. Le préfet de police Lépine décide alors de créer, en 1912, une commission spéciale chargée d’inventer des moyens permettant de débusquer les malfaiteurs tout en limitant les dégâts. « C’était bien à la maîtrise des foules et de la rue que songeait le novateur Lépine, qui avait été confronté à nombre de manifestations ouvrières et d’émeutes sur les boulevards parisiens - comme celle du 1er juillet 1910, à l’occasion de l’exécution du cordonnier tueur de flics Liabeuf », avance l’historien français de l’anarchisme Julius Van Daal en préface de l’ouvrage d’Anna Feigenbaum.

Le premier gaz lacrymogène, l’étherbromacétique, connu pour ses propriétés irritantes, est testé par la préfecture de police de Paris avec succès dès 1913, puis récupéré par l’armée française aux débuts de la Première Guerre mondiale. Les soldats français s’arment de cartouches suffocantes et de grenades à main pour arroser l’armée allemande de gaz lacrymogène... et débutent par là même la première guerre chimique moderne. Un an plus tard, les soldats allemands répliqueront à Ypres en libérant 180 tonnes de chlore sur les lignes alliées, dans une attaque qui fait plus de 1 000 morts et que raconte le lieutenant Jules-Henri Guntzeberg, commandant de la 2e compagnie du 73e régiment d’infanterie territoriale devant une commission d’enquête :

« Le nuage s’avançait vers nous, poussé par le vent. Presque aussitôt, nous avons été littéralement suffoqués […] et nous avons ressenti les malaises suivants : picotements très violents à la gorge et aux yeux, battements aux tempes, gêne respiratoire et toux irrésistible. [...] J’ai vu, à ce moment, plusieurs de nos hommes tomber, quelques-uns se relever, reprendre la marche, retomber, et, de chute en chute, arriver enfin à la seconde ligne, en arrière du canal, où nous nous sommes arrêtés. Là, les soldats se sont affalés et n’ont cessé de tousser et de vomir. »

L’attaque d’Ypres entre dans l’histoire comme le premier gazage de masse et marque dans un même temps le début d’une surenchère qui va mener à l’industrialisation des armes chimiques. En Allemagne, le chimiste Fritz Haber (prix Nobel de chimie de 1918 pour ses travaux sur la synthèse de l’ammoniac !) aura ainsi jusqu’à 2 000 employés sous ses ordres dans l’unique but de créer des armements chimiques, tandis que la France militarise les services de chimie, de pathologie et de physiologie de ses seize plus prestigieuses facultés de médecine. Les champs de bataille de la Première Guerre mondiale se transforment en terrains d’essai d’armes chimiques créées à la volée… tout ceci en réponse aux premiers tirs de gaz lacrymogènes.

Le gaz lacrymogène aux États-Unis : un « gaz de guerre pour temps de paix »

Au sortir de la Première Guerre mondiale, on laisse, en France, le gaz lacrymogène de côté. « Quand on crée la gendarmerie mobile entre 1921 à 1926 (qui a peu ou prou les mêmes fonctions que les CRS de nos jours, avec lesquels elle travaille conjointement sous l’appellation d’Unité de force mobile, ndlr), c’est une force spécialisée professionnelle dédiée au maintien de l’ordre. Elle ne fait que ça », rappelle Jean-Marc Berlière, historien spécialiste de la police française et chercheur au Centre de recherches sociologiques sur le droit et les institutions pénales (CNRS).

« La gendarmerie mobile met au point un répertoire “d’action” : toujours laisser une porte de sortie aux manifestants ; gérer les flux ; ne pas empêcher les gens de manifester, mais proportionner les ripostes à l’attitude des manifestants ; éviter tout contact, tout corps à corps ; agresser les sens, mais pas les corps, d’où des charges où il s’arrêtent brutalement... Mais ils n’ont pas la panoplie qui permettrait de maintenir des manifestants extrêmement déterminés, voire des émeutiers à distance – il faut voir ce qu’il s’est passé en février 34, [lors de l’affaire Stavisky]. On connait les gaz, mais on ne les utilise pas pour des raisons psychologiques faciles à comprendre. »

Les exactions commises à l’encontre des « poilus » ont rendu les armes chimiques intolérables à la population française comme à l’armée. La production de gaz lacrymogène s’exporte donc de l’autre côté de l’Atlantique pour se poursuivre aux États-Unis, dès 1917, dans le but d’une application « civile », raconte Anna Feigenbaum :

« On différencia davantage les gaz toxiques et les nouveaux gaz inventés pendant le conflit mondial. Ce distinguo sémantique continua d’être opératoire dans les conventions du droit de la guerre relatives aux gaz de combats. Il pouvait servir à légitimer la prohibition de certaines armes ou l’autorisation de certaines autres. Ce mode de raisonnement permit au gaz lacrymogène de suivre une trajectoire juridique différente (non sans de nombreuses contestations) que d’autres agents toxiques. »

Les années 1920 deviennent l’âge d’or du gaz lacrymogène, ou gaz CN, du nom du composé utilisé, le chloroacétophénone : d’une arme de guerre, il est dorénavant un "attribut bénin de la répression des foules ». Amos Fries, général de l’armée des États-Unis, se fait le chantre des armes chimiques. Il assure la communication, vantant les mérites de ce gaz idéal pour le contrôle des foules et allant jusqu’à organiser des démonstrations lorsque nécessaire. En 1921, il convie ainsi la presse à assister à ses effets : un bataillon de policiers est chargé de ramener six hommes armés de 150 grenades lacrymogènes… sans succès. L’événement permettra aux dirigeants de la police d’assurer au New York Times que cette démonstration prouve « la précieuse utilité du gaz lacrymogène dans le travail de police ».

Peu à peu, le gaz lacrymogène devient l’instrument idéal pour briser les protestations politiques. En 1932, la Bonus Army, un groupe d’anciens combattants, réclame les suppléments de soldes qui auraient dû leur être versées depuis la fin de la guerre. Ils campent par milliers devant le Capitole, siège du congrès. Le conflit s’envenime : pour déloger les récalcitrants, le campement est assailli de gaz lacrymogènes, puis incendié. Un enfant en bas-âge, Bernard Myer, meurt sous les effets du gaz, et une femme enceinte perd son enfant. L’armée nie toute causalité, mais les anciens combattants en tirent une balade ironique, No Undue Violence :

« Nous n’avons pas usé de violences excessive, qu’ils disent…
Alors bébé Myer, ferme-la !
Même si ce n’est pas très clair
Pour ta petite cervelle
Tu as été gazé avec les meilleurs intentions »

L’arrivée de la grande dépression et des revendications sociales généralise l’utilisation des gaz lacrymogènes aux États-Unis, alors que les industriels vantent l’efficacité de leurs nouvelles techniques antiémeutes. Ce complexe militaro-industriel fait de cette arme à « faible létalité » un des fleurons de son industrie : « L’austérité et l’injustice qui alimentaient le mécontentement tombaient donc à pic et offraient un motif tout trouvé au développement et à la vente d’armes destinées à être utilisées contre des civils », relate Anna Feigenbaum. Les industries de gaz lacrymogène, la compagnie Lake Erie Chemical en tête, deviennent indissociables de la répression des manifestations, et commencent à vendre leurs produits à l’international, en Argentine, en Bolivie ou encore à Cuba.

Un gaz perfectionné par les Britanniques : le gaz CS

Pendant la Seconde Guerre mondiale, les armes chimiques ne seront pas employées lors des affrontements. Mais les gaz lacrymogènes prennent leur essor dès la sortie de la guerre. En France, ils sont utilisés dès 1947, lors des grèves insurrectionnelles initiés par les ouvriers de la régie Renault de Boulogne-Billancourt, nationalisée par le gouvernement, qui voient leur ration quotidienne de pain passer de 300 à 250 grammes. Le mouvement prend rapidement de l’ampleur et comptera au plus fort 3 millions de grévistes.

Les heurts ont été extrêmement violents avec de nombreux tués. Plein de grévistes, notamment les mineurs du Nord mais surtout ceux du Massif central, ont des armes qu’ils ont gardé de la résistance, des parachutages britanniques et autres. Et donc on assiste à de vrais combats aux fusils mitrailleurs, etc. Et c’est la première fois qu’on utilise les gaz lacrymogènes. C’est très rudimentaire. Ce sont de grosses ampoules en verre, qui se cassent bien sûr, et d’ailleurs qui se cassent des fois bien avant qu’on les utilise ! Très vite, la technique a progressé : en 1948, les CRS utilisent des grenades lacrymogènes. Jean-Marc Berlière, historien spécialiste de la police française.

C’est au début des années 1950, que le gaz lacrymogène tel qu’on le connaît aujourd’hui est inventé à Porton Down, dans le sud-ouest de l’Angleterre retrace Anna Feigenbaum dans Petite histoire du gaz lacrymogène :

« [Dans] la principale installation militaire britannique vouée à la recherche et à l’expérimentation, les produits lacrymogènes étaient mis à l’essai secrètement, dans des conditions simulant les climats tropicaux et arides des colonies, afin de tester les meilleures manières de les stocker. »

Le gaz lacrymogène s’est généralisé et les nouvelles grenades mises au point sont massivement utilisées afin de mater les soulèvements dans les colonies du Commonwealth. La France suivra l’exemple britannique en Algérie au cours des années 1950. Les États-Unis, de leur côté, l’emploient massivement au Vietnam comme à domicile, sur les opposants à la guerre.

Inventé dès 1928 par les chimistes américains Ben Corson et Roger Stoughton, le gaz CS (2-Chlorobenzylidène malonitrile) est synthétisé pour un usage militaire dès le début des années 1950, puis commercialisé dans une version « moderne » en 1965 par le Royaume-Uni. Il est mis sur le marché avec l’assurance que "la supériorité du CS est due à ses effets irritants plus prononcés et plus variés ». Le gaz CS est en effet jugé moins toxique et dix fois plus puissant que son prédécesseur, le gaz CN.

Ce nouveau gaz devient rapidement la nouvelle arme chimique non létale privilégiée par les forces de l’ordre, et est encore celle qui est la plus utilisée de nos jours. En France, on découvre cette nouvelle version des gaz lacrymogènes lors des grèves de mai 1968 explique Jean-Marc Berlière :

« C’est surtout 68 qui a entraîné des modifications considérables, d’aucuns diraient des progrès, dans la panoplie des forces de l’ordre. Si vous regardez les images de 68, vous voyez des flics urbains à Paris notamment, qui chargent en imperméables, cravatés. Ils ont à peine des lunettes de motards pour se protéger les yeux, etc. Ils n’ont pas de bouclier, ils prennent des couvercles de poubelles. A partir de 68, il y a une vraie réflexion sur les véhicules, la protection des véhicules, sur les boucliers, sur les barrages mobiles avec des barrières métalliques et tout ce qui peut maintenir les manifestants à distance. »

Les manifestants confrontés à ces nouveaux gaz lacrymogènes pour la première fois apprennent rapidement, de leur côté, à s’en protéger. Au point qu’un an plus tard, lors de la bataille du Bogside en Irlande du Nord, opposant la population catholique à la police royale, ce sont des étudiants français de passage dans la région qui expliquent aux habitants qu’il faut se rincer les yeux avec de l’eau et se couvrir le visage de mouchoirs imbibés de vinaigre pour se prémunir des effets du gaz…

Depuis, le gaz CS n’a eu de cesse de se répandre : il est utilisé contre les étudiants en Corée du Sud, par Israël contre les Palestiniens lors de la première Intifada, au cours du Printemps arabe, pendant le mouvement Occupy Wall Street, lors du mouvement des Gilets jaunes ou encore, beaucoup plus récemment au Venezuela, au Caire, au Chili et à Hong Kong, où 88 % de la population aurait été exposée aux gaz lacrymogènes…

Et rien ne laisse présager que la situation va aller decrescendo. Au contraire, la tendance risque plutôt d’être à la hausse : les projections sur les ventes du marché des armes non létales, à l’échelle du monde, prédisent d’ici à 2025 une croissance du marché de 8,3 %, pour un total avoisinant les 10 milliards d’euros.

L’historien spécialiste de la police française Jean-Marc Berlière tient cependant à temporiser les actions des forces de l’ordre en France :

« Je sais bien que les historiens sont des empêcheurs de tourner en rond, parce

qu’on dit toujours le contraire de ce que les gens pensent : la violence n’a cessé de diminuer depuis un siècle et demi. Ce qui a changé, c’est la médiatisation. Il n’y a jamais eu – même en tenant compte du Bataclan – aussi peu de meurtres et d’assassinats par an en France. On doit être à 300 et quelques homicides (845 homicides en 2018, ndlr) pour toute la France, c’est-à-dire 68 millions d’habitants. Il y en avait 300 à Paris pour 300 000 habitants sous Louis XIV et je ne vous parle pas du XIXe siècle, etc. Il y a incontestablement une modération tendancielle de la violence, y compris dans le maintien de l’ordre. Pour vous situer les choses, et c’est vrai que c’est un contexte un peu particulier, mais au moment de la guerre d’Algérie, on tue, on tire encore à balles réelles. Depuis 68, il y a une modération tendancielle, même si les gens ont l’impression du contraire. Parce que quelle que soit l’époque où vous vivez, vous pensez toujours que jamais la sécurité n’a été aussi forte, etc. En fait, ce qui a changé, ce sont nos sensibilités. »

Une arme chimique légale ?

Reste que, compte-tenu d’une utilisation toujours plus massive des gaz lacrymogènes, la question de la légalité des moyens employés par les forces de l’ordre est régulièrement remise sur le tapis. L’usage de ces gaz interroge d’autant plus que si ces derniers sont interdits en temps de guerre, ils bénéficient d’un régime d’exception pour un usage "civil ».

La Convention sur l’interdiction des armes chimiques, ratifiée depuis 1993 par 193 pays, indique dans son article I que « chaque État partie s’engage à ne pas employer d’agents de lutte antiémeute en tant que moyens de guerre », ces agents de lutte antiémeute étant, selon son article II « tout produit chimique qui n’est pas inscrit à un tableau et qui peut provoquer rapidement chez les êtres humains une irritation sensorielle ou une incapacité physique disparaissant à bref délai après qu’a cessée l’exposition ».

En réalité, les États membres sont autorisés à utiliser ces outils à « des fins de maintien de l’ordre » à condition de déclarer « le type d’agents antiémeutes qu’ils possèdent ». Cette contradiction s’explique notamment par le fait qu’il est impossible pour un soldat, en temps de guerre, de distinguer les différents types d’armes chimiques susceptibles d’être employés. « L’agent CS aurait été utilisé par les forces américaines au Viêt-Nam pour obliger les combattants ennemis à quitter leur abri afin de pouvoir ensuite les abattre ou les bombarder au moyen d’obus ou de bombes explosifs et incendiaires », rapporte ainsi Samuel Longuet dans Les Agents de lutte antiémeute, des armes chimiques hors du tabou ?

Surtout, explique Anna Feigenbaum, le développement des gaz lacrymogènes s’est inscrit dans la répression de conflits intérieurs, qu’il s’agisse de conflits sociaux ou coloniaux. Ces conflits, contrairement à des conflits armés, ne poursuivent (en théorie) pas d’objectif létal. Mais aux yeux de la chercheuse, « le statut juridique du gaz lacrymogène, dans le cadre du droit international et de la régulation du commerce mondial, demeure opaque. Comme c’est le cas de nombreux autres produits toxiques, le gaz lacrymogène doit être clairement et systématiquement régulé, et toutes les ventes doivent être portées à la connaissance du public ».

Pierre Ropert

Petite histoire du gaz lacrymogène dans Charlie Hebdo

mercredi 11 décembre 2019 :: Permalien

— REVUE de PRESSE —

Paru dans Charlie Hebdo (4 décembre 2019).

Sous prétexte qu’elles ne tuent pas, les lacrymos sont utilisées à tout bout de champ. Il s’agit pourtant d’armes chimiques. En tant que telles, elles sont interdites en temps de guerre…, mais autorisées contre les civils en tant de paix. Des moyens légaux et très commodes pour restreindre la liberté de manifester.

Aujourd’hui, pas besoin d’être un black block cagoulé et lanceur de pavé pour se prendre des lacrymos dans la gueule. Femmes, enfants, retraités, tout le monde y a droit. (Si vous n’avez jamais expérimenté les lacrymos, imaginez qu’on vous verse du poivre dans les yeux pendant qu’on vous appuie fortement sur la poitrine.)
D’une certaine façon, on pourrait dire que les lacrymos sont un progrès. Avant l’avènement de cette technologie, les policiers tiraient allégrement à balles réelles sur les manifestants. Cela ne fait pas si longtemps que la pratique a cessé (en France, les derniers tirs sur la foule datent de 1961 en métropole et 1974 en Martinique).

Le problème, c’est que cette humanisation policière s’est vite transformée en escalade répressive. Et c’est facile. Il suffit de quelques jets de canettes de bière (vides en plus, comme si cela risquait d’égratigner quelque peu les Robocop) pour que les CRS arrosent la foule à coups de centaines de lacrymos : parfait pour dissuader les plus pacifiques de défiler. Au pire, on infiltre – un grand classique – deux ou trois flics parmi les black blocks, et le tour est joué.
Or l’usage des lacrymos entre théoriquement dans le cadre de l’article R.434-18 du Code de la sécurité intérieure, qui a le mérite d’être très clair : « Le policier ou le gendarme emploie la force dans le cadre fixé par la loi, seulement lorsque c’est nécessaire, et de façon proportionnée au but à atteindre ou à la gravité de la menace, selon le cas. »
Sauf que le déluge de lacrymos déversé sur les « gilets jaunes » est tout sauf nécessaire et proportionné.
Le 1er décembre 2018, 15 000 grenades ont été balancées sur Paris en quelques heures. Elles ont été lancées sur des enfants, des femmes avec des poussettes, des handicapés en fauteuil roulant, des manifestants pacifiquement assis et le tout dans des rues étroites où les paisibles badauds crachaient leurs poumons sans pouvoir s’enfuir (ou alors au risque de dangereuses bousculades).
Les gaz lacrymos ne sont pas seulement défensifs, ils sont le fer de lance d’une stratégie offensive. Sans même attendre de recevoir les premiers projectiles, les flics éjaculent leurs grenades pour bloquer et disloquer les cortèges. Du point de vue policier, on comprend la logique. Cela permet de faire un tri entre les manifestants « pacifiques » – qui se barrent au premier gazage – et les « irréductibles », ainsi plus faciles à isoler et à arrêter.
C’est un peu l’inverse de ce que, dans Mythologies, Roland Barthes disait à propos des publicités pour détergents : « La saleté n’est plus arrachée de la surface, elle est expulsée de ses loges les plus secrètes. » Avec les lacrymos, la « saleté » est accrochée avant d’être « traitée ».
À ça près que le tri est très discutable, comme le relevait le rapporteur spécial des Nations unies dans un rapport de 2012 : « Le recours au gaz lacrymogène ne permet pas de faire de distinction entre les manifestants et les tiers, observateurs ou passants par exemple, ni entre les personnes en bonne santé et celles dont l’état de santé est défaillant. » Cela rejoint l’analyse de la chercheuse anglaise en sciences sociales Anna Feigenbaum, auteure de Petite histoire du gaz lacrymogène [1]. Elle estime que « son usage vise à semer délibérément la confusion dans une foule et peut ainsi la “ridiculiser” et l’affaiblir par la suffocation et la nausée » et qu’à ce titre « le lacrymo peut être trainé devant les tribunaux au nom de la liberté de parole et d’assemblée ».
Le pire est qu’il est interdit de se protéger des lacrymos.
Si vous venez en manif avec un masque on considère que vous avez l’intention d’être violent. Or c’est justement l’inverse : comme les flics arrosent tout le monde indifféremment, on peut se faire gazer sans être un casseur. Et dès lors, ce n’est que pure logique, se protéger du gazage ne signifie pas qu’on est casseur. C’est juste de la légitime défense de la part de quelqu’un qui n’a rien fait de répréhensible.
En plus, même du point de vue du maintien de l’ordre, pas sûr que les lacrymos soient vraiment utiles. Plusieurs études de psychologie sociale ont montré qu’ils avaient plutôt tendance à exciter les manifestants. Un rapport à paraître relate une enquête menée par le biologiste et enseignant Alexander Samuel sur des « gilets jaunes » gazés ou non. Eh bien, les premiers « exprimaient 20% de plus de perception d’humiliation et de honte à cause du comportement des forces de l’ordre », ce qui, poursuit-il, « pourrait être un facteur aggravant des violences de “gilets jaunes” ».
On ne va pas regretter les tirs à balles réelles dans les foules. Les lacrymos sont peut-être plus démocratiques que les mitrailleuses, mais leur banalisation abusive relativise quelque peu ce côté démocratique. Et puis, si les flics tiennent tant à gazer les foules pour ne pas perdre la main, suggérons-leur de balancer du protoxyde d’azote… Autrement dit, du gaz hilarant. Au moins il y aurait plus de monde dans les manifs.

Antonio Fischetti

[1Un ouvrage très bien documenté, qui vient de sortir aux éditions Libertalia.

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