Le blog des éditions Libertalia

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Entretien avec Grégory Chambat et Irène Pereira dans La Brique

jeudi 16 novembre 2017 :: Permalien

— REVUE de PRESSE —

Entretien avec Grégory Chambat et Irène Pereira, La Brique, printemps 2017.

La Brique : pouvez-vous nous montrer la manière dont la « crise de l’école » est aujourd’hui mobilisée à droite comme à gauche de l’échiquier politique ?

Grégory Chambat : en réalité, cela fait une trentaine d’années que l’école est devenue l’un des terrains d’intervention privilégiés de la révolution conservatrice. Au milieu des années 1980, le retour en force de la thématique républicaine acte le renoncement à toute perspective de transformation sociale. L’école est alors un « laboratoire » pour ce néo-républicanisme dont on mesure aujourd’hui combien il a – et c’était d’ailleurs son objectif – transcendé les clivages politiques. C’est au nom du « redressement de l’École de la République », après l’épisode de mai 68, qu’ont ressurgi les débats sur l’autorité et l’identité.
Salut quotidien au drapeau, port de l’uniforme obligatoire, retour de l’estrade, éloge de la patrie à travers le récit national… dans ses propositions les plus rétrogrades, la rhétorique réactionnaire habille « à moindre coût » des perspectives de restrictions budgétaires, dans une logique toute libérale. Dans cette nébuleuse, on peut distinguer trois « familles » de pensée. Les traditionalistes adeptes de l’ultra-libéralisme scolaire promeuvent le chèque éducation, un système qui acterait un financement à parité du public et du privé inédit en France depuis le régime de Vichy et l’abandon de toute perspective de « mixité sociale ». Les idéologues de l’identité, quant à eux, considèrent l’Éducation nationale comme un instrument du « grand remplacement » et rêvent d’une école « de souche ». Et enfin les « nationaux-républicains » sont partisans du retour de « l’ordre républicain » tel qu’il était incarné dans l’école de Jules Ferry et son système de ségrégation sociale qui reposait sur deux ordres d’enseignement, publics mais totalement distincts.
Au-delà de leurs divergences (public/privé, religion, etc.), ces courants se retrouvent dans une même surenchère à propos de la « décadence » scolaire, déclinée à l’infini et qui serait le prélude à l’effondrement de la civilisation… « Redresser les corps, redresser les esprits pour redresser la nation », tel est par exemple, le programme du collectif Racine des « enseignants patriotes », mis en place par le FN afin de tirer un profit électoral de cette idéologie « réac-publicaine ».
Le FN réactualise ainsi l’obsession historique de l’extrême droite française contre l’école qui a toujours fustigé l’égalité (sociale et entre les sexes), la démocratie (« l’ennemie de l’enseignement », selon l’Action française) mais aussi les enseignant.es et leurs syndicats (interdits sous Vichy).
Quant à une certaine gauche de gouvernement, avec son ralliement à l’économie de marché et au tout sécuritaire, elle n’envisage plus l’éducation comme un outil d’émancipation mais comme un fondement de l’ordre. Cette situation illustre l’hégémonie culturelle de la droite de la droite dans le champ médiatique. Il y a continuité entre le projet éducatif et le projet de société : la question pédagogique est bien un enjeu social et politique. Pour contrer cette offensive réactionnaire, il convient de ne pas lui laisser le monopole de la contestation de l’école telle qu’elle est, c’est-à-dire déjà trop inégalitaire et autoritaire. L’enjeu, pour le mouvement social, c’est de retrouver le chemin d’une éducation émancipatrice et démocratique, dans son fonctionnement comme dans ses finalités.

La Brique : quelle est la trajectoire des pédagogies critiques et libertaires et comment se portent-elles aujourd’hui ? Les « pédagogies nouvelles » centrées sur la participation, l’autonomie ou la coopération des enfants ont désormais toute leur place à l’école mais restent-elles attentives à leurs objectifs initiaux de transformation sociale tels que les avait par exemple fixés Célestin Freinet ?

Irène Pereira : l’expression « pédagogies libertaires » a connu une grande dérive qui fait qu’elles ne désignent plus (sauf chez quelques auteur.es) ce qu’elles désignaient chez les militant.es anarchistes du début du XXe siècle. À l’étranger, dans le monde anglo-saxon ou latino-américain par exemple, cela semble être devenu un synonyme de déscolarisation et d’éducation non-scolaire, ou encore d’épanouissement individuel. Les pédagogies nouvelles ont quant à elles souffert dès le début d’ambiguïtés. La première école nouvelle en France, l’école des Roches, est ouverte par Edmond Demolins en 1898, qui propose une éducation pour les futurs entrepreneurs. Aujourd’hui, sous l’effet du nouvel esprit du capitalisme, on assiste à une confusion encore plus forte, la pédagogie entrepreneuriale n’hésitant pas à récupérer même Célestin Freinet : la chambre de commerce d’industrie de Paris l’utilise pour former au management. Mais, dans les pays de langues anglaise et ibériques, à partir des années 1980, dans la continuité de l’œuvre de Paulo Freire, s’est constitué un nouveau mouvement pédagogique, très engagé, opposé à la fois au néoconservatisme et au néolibéralisme. Il s’agit de la pédagogie critique. Celle-ci ne se caractérise pas avant tout par des techniques, mais par une finalité : Freire considère que l’éducation nouvelle s’est contentée de révolutionner la salle de classe, alors qu’il s’agit de favoriser une prise de conscience des inégalités sociales de classe, de genre et de race qui incite à transformer la société. « La critique libératrice dans la salle de classe, nous dit Freire, va plus loin que le système d’éducation et se convertit en une critique de la société. Il n’y a pas de doute que le mouvement de l’éducation nouvelle et le mouvement progressiste, ou celui de l’École moderne, ont donné de bonnes contributions pour ce processus d’éducation, mais [leur] critique en est restée, en général, au niveau de l’école et ne s’est pas étendue à l’ensemble de la société. »

Grégory : les questions éducatives et pédagogiques ont très longtemps été partie intégrante du projet révolutionnaire, y compris autour des barricades. La Commune de Paris a ainsi tenté d’instaurer une éducation publique, gratuite, laïque et… « intégrale », s’inspirant du programme d’enseignement de la Première Internationale. C’est aussi pour contrecarrer cette éducation que le projet d’école républicaine de Jules Ferry (maire de Paris au moment du soulèvement) peut se lire et se comprendre. À l’ambition de permettre à chaque individu de se cultiver et « d’écrire un livre avec passion, avec talent, sans pour cela se croire obligé d’abandonner l’étau ou l’établi » (Henri Bellenger, Le Vengeur, 7 mai 1871), la classe dirigeante va opposer une instruction axée sur les « fondamentaux » : « Lire, écrire, compter, voilà ce qu’il faut apprendre, quant au reste, cela est superflu. » (Adolphe Thiers)
Le mouvement syndical a un temps caressé l’espoir de créer ses propres écoles syndicales, au sein des Bourses du travail. Mais, à la différence d’autres pays, en Espagne par exemple avec les écoles modernes de Francisco Ferrer, c’est au cœur même de l’institution scolaire que les enseignant.es syndicalistes vont décider de porter leurs efforts. Ils et elles prônent une « pédagogie d’action directe », considérant que leur engagement révolutionnaire doit se manifester aussi dans leur travail pédagogique quotidien. Non pas sous la forme d’un catéchisme ou d’une propagande rouge, mais en réfléchissant aux moyens de permettre aux enfants du peuple de mieux comprendre le monde pour le changer… l’introduction de l’imprimerie à l’école par Célestin Freinet en est une illustration. Savoir produire un journal, c’est déjà un apprentissage subversif ! Lui-même syndicaliste, c’est dans l’école publique qu’il entend mener sa révolution pédagogique. Les militant.es de son mouvement ne veulent pas attendre les bras croisés la révolution (qu’ils pensent imminente) mais la préparer aussi activement dans leur classe plutôt que de rester de « paisibles conservateurs » en matière de pratiques pédagogiques…
En France, cette histoire marque encore aujourd’hui la situation des pédagogies qu’on pourrait qualifier de « radicales », « sociales » pour lesquelles le travail au sein de l’Éducation nationale reste une référence, dans des dizaines, des centaines probablement, de classes, à l’échelle de quelques établissements publics aussi (le lycée autogéré de Paris, mais pas que). Ce contexte a permis de maintenir la flamme mais au prix parfois d’une lassitude, d’un repli et de liens de plus en plus distendus avec la perspective révolutionnaire… Au risque aussi de récupérations par le pouvoir (politique ou économique). L’enjeu pour les années à venir me semble donc moins dans la lutte pour une reconnaissance officielle des pédagogies émancipatrices (réduites alors à des techniques, des outils, vidées de leur potentiel subversif) que dans leur capacité à renouer des liens avec mouvement syndical et social, à réinscrire la pédagogie dans un horizon révolutionnaire et émancipateur. C’est aussi la meilleure des réponses à apporter aux réac-publicains évoqués plus haut !

La Brique : de quelle la conception de l’enfance témoignent ces différentes approches ?

Irène : pour ma part, je distinguerais au moins trois courants dans la manière de considérer l’enfant en éducation. Un premier courant part du présupposé qu’il existe chez l’être humain une tendance naturelle au mal. C’est l’idée de péché originel. C’est pourquoi les parents et les enseignant.es doivent redresser ce qui aurait tendance à pencher vers le mal, avant que cette tendance ne se transforme en habitude et que cela devienne irrattrapable à l’âge adulte. Les réac-publicains sont des héritiers de cette tendance. Jean-Jacques Rousseau incarne dans l’histoire de la pensée pédagogique l’idée inverse. Il a considéré que les pédagogues devaient au contraire s’appuyer sur les tendances spontanées de l’être humain et ne pas chercher à aller contre. Chez Rousseau, la moralité est innée en l’être humain et c’est au contraire la vie sociale – lorsqu’elle est pervertie par l’amour propre – qui peut conduire à étouffer la voix de la conscience. La difficulté de cette approche, c’est qu’elle part d’une conception de l’être humain qui est individualiste et naturaliste. Elle omet l’idée que l’être humain est un être social. Ces conceptions conduisent à invisibiliser l’existence des conditions sociales matérielles dans la constitution de la personnalité du sujet. Par exemple, les conceptions issues de l’éducation nouvelle ignorent le fait que les élèves arrivent en ayant des compétences socialement construites en fonction de leurs milieux familiaux. C’est pourquoi de nombreux sociologues de l’éducation se montrent critiques vis-à-vis des pédagogies issues de l’éducation nouvelle, qui tendent à s’appuyer sur des tendances spontanées considérées comme naturelles sans prendre en compte les conditions sociales inégalitaires et qui conduisent à favoriser la reproduction des inégalités sociales à l’école. C’est là également un des points qui m’a conduite à m’intéresser à [un troisième courant], l’œuvre de Paulo Freire et la pédagogie critique. L’objectif de l’éducation n’est pas d’épanouir une personnalité, mais de favoriser l’émergence d’une conscience critique. Celle-ci consiste à analyser sa situation non pas avec des présupposés individualistes, mais à se considérer comme un être social occupant une position au sein des rapports sociaux de classe.

Grégory : la cohérence de ces approches, qui me semble encore aujourd’hui d’actualité, est de penser cette pédagogie émancipatrice sans séparer les moyens des fins (préparer un autre monde, former celles et ceux qui auront à le transformer et à le gérer). La liberté, comme l’égalité, s’apprennent donc en liberté et en tant qu’égaux, dans la coopération et non dans la compétition, dans le respect des droits et non dans la soumission ou l’obéissance. C’est par exemple Louise Michel, institutrice de profession, se félicitant que la Commune de Paris ait abrogé les classements et les punitions…
Le courant des pédagogies autogestionnaires a également été en pointe sur la question des droits des enfants, à travers la très belle figure du pédagogue polonais Janusz Korczak. C’est lui qui a inspiré l’actuelle Déclaration universelle des droits de l’enfant, loin d’être appliquée, y compris en France, quand on songe au sort des enfants réfugié.es (ou des mineurs isolé.es) que j’accueille dans ma classe. Du coup, pour aborder ta question d’un point de vue plus actuel, je pense qu’il y a un gros travail, une lutte même, à mener au sein de l’institution pour défendre une vision inclusive de l’école. Alors que la notion d’intégration considère que c’est à l’individu de s’adapter à l’institution, l’inclusion pose l’idée inverse : c’est à l’institution de s’adapter. C’est le principe qui guide la scolarisation des élèves handicapé.es ou bien des élèves non-francophones. C’est un processus long, difficile dans les conditions actuelles d’enseignement (effectifs, locaux, formation des enseignant.es) mais c’est un défi important, où l’on peut faire le pari que les transformations viendront des « marges » pour voir advenir un autre rapport aux enfants dont tou.tes – dans la « norme » ou pas – tireront des bénéfices, comme la société dans son ensemble d’ailleurs. Pour terminer, je voudrais montrer comment les enfants sont perçu.es dans les communautés insurgées du Chiapas. Le processus de décision démocratique y est, comme on le sait, particulièrement poussé depuis le soulèvement de 1994. Tout naturellement, la question de l’âge de la « majorité » politique s’est posée, les enfants ne comprenant pas pourquoi ils et elles étaient exclu.es des décisions et des assemblées générales. Avec leur inventivité légendaire, les zapatistes ont apporté une réponse à leur image : tout individu qui a suivi les débats jusqu’à leur terme, parfois jusque tard dans la nuit, sans s’endormir, est autorisé à participer à la décision finale ! Cela dépasse les conceptions souvent figées que nous avons de l’enfance…

Six mois rouges en Russie dans Dissidences

jeudi 16 novembre 2017 :: Permalien

— REVUE de PRESSE —

Six mois rouges en Russie, dans Dissidences (novembre 2017)

C’est un témoignage inédit que les éditions Libertalia nous proposent en cette année du centenaire de la révolution russe : là où, en effet, Dix Jours qui ébranlèrent le monde, le reportage de John Reed, est universellement connu, celui de sa compagne Louise Bryant, publié en 1918, n’avait encore jamais été traduit en français. Et pourtant, ainsi que l’explique José Chatroussat dans sa préface, la série d’articles écrits sur le vif par la journaliste étatsunienne possède une singularité propre, un caractère plus direct, ouvrant autant de fenêtres sur des scènes pleines d’authenticité.
Arrivée en Russie au moment de la tentative de coup d’État menée par Kornilov, Louise Bryant en repart à la veille de l’offensive allemande devant conduire au terrible traité de Brest-Litovsk. Elle assiste à la Conférence démocratique de septembre voyant dans le divorce entre bolcheviques et les socialistes-révolutionnaires (SR) de gauche d’un côté, partisans de la coalition gouvernementale de l’autre, les débuts de la guerre civile. Sensible à des détails rarement mis en lumière, ainsi des vêtements bigarrés de la population, ou des taxes mises en place par les bolcheviques sur les jeux de cartes afin de financer l’aide sociale, elle insiste également beaucoup sur les tensions de classes, flagrantes. Outre les massacres d’officiers par leurs soldats, on peut relever l’obligation imposée en septembre 1917 pour des voyageurs en train de se débarrasser de leurs produits de beauté, ou le tableau d’une famille de spéculateurs moscovite, pleine d’arrogance et de supériorité.
Elle a également pu assister à quelques sessions d’un tribunal révolutionnaire, aux funérailles des morts de l’insurrection moscovite, et mena une enquête sur les bataillons de femmes qui défendirent le Palais d’Hiver (beaucoup ayant été selon elle trompées par les antibolcheviques). Bien sûr, Louise Bryant ne cache pas ses sympathies pro-bolcheviques, les voyant en train de « chevaucher la tornade » populaire (p. 63) ; pour autant, elle s’efforce d’être objective dans ses descriptions de Lénine et Trotski, trouvant d’ailleurs ce dernier plus humain. Ses articles adoptent souvent la technique du portrait, comparant par exemple la comtesse Panina et Alexandra Kollontaï, toutes deux ayant dirigé l’assistance sociale (avec davantage d’éloges pour la seconde), ou présentant à ses lecteurs Maria Spiridonova, son charisme et l’admiration profonde qu’elle suscita chez elle.
Son objectif principal reste en effet de témoigner, pour ses lecteurs américains, du fait que la Russie, même bolchevique, reste fréquentable, et un allié possible contre l’impérialisme allemand, afin d’enrayer toute intervention de son pays contre la Russie des soviets. Émaillé de quelques erreurs bien compréhensibles à l’époque (elle fait par exemple du père de Trotski un riche marchand moscovite), voilà un témoignage précieux, même si lacunaire, sur les premiers mois du nouveau pouvoir.

Jean-Guillaume Lanuque

Six mois rouges en Russie dans L’Ours

jeudi 16 novembre 2017 :: Permalien

— REVUE de PRESSE —

Dans L’Ours, novembre 2017.

« Les six mois qui ébranlèrent Louise Bryant »

Parmi la floraison de rééditions et d’ouvrages sur la révolution russe et son anniversaire, les éditions Libertalia ont eu l’excellente initiative de publier Six mois rouges en Russie, l’ouvrage inédit en français de Louise Bryant. Elle était à cette époque la compagne de John Reed, qu’elle accompagne dans son séjour soviétique entre 1917 et 1918.
Bien qu’aussi important que le livre de son conjoint, il n’a pas eu la postérité de Dix jours qui ébranlèrent le monde. Celui de Bryant, alors reporter pour Metropolitan et Seven Arts, s’étend sur une durée plus longue, et surtout, embrasse l’ensemble des événements de la période. En outre, le couple travaille séparément, offrant ainsi un regard distinct l’un de l’autre.
Elle arrive à Petrograd fin août 1917. Immédiatement, Bryant est fascinée par la ville et ses contrastes. Elle décrit minutieusement l’atmosphère, les cafés pleins qui ne peuvent rien servir ou presque. Puis, bien sûr, l’atmosphère politique avec l’Institut Smolny, le centre névralgique pour les bolcheviks, et le Parlement, détaillant l’ensemble des partis représentés. Très vite dans l’ouvrage arrive la prise du Palais d’hiver, qu’il est intéressant de comparer avec le récit de Reed.
Pro-bolchevik, Louise Bryant justifie sans sourciller la dissolution de la Constituante. Elle aime les paradoxes et insère dans son récit nombre de portraits plutôt empreints de sympathie, y compris pour Kerenski. Elle décrit également des scènes de rue, rapporte des scènes de la vie quotidiennes, offrant un document original sur la révolution qui, sans en bouleverser le sens, vient l’illustrer par fines touches.

Sylvain Boulouque

La Révolution russe dans Zones subversives

jeudi 16 novembre 2017 :: Permalien

— REVUE de PRESSE —

À propos de Voline et de La Révolution russe, Zones subversives, 22 juillet 2017.

Une histoire de la révolution russe

La révolution russe reste un des moments majeurs de l’histoire. Mais cette révolte sociale spontanée sombre rapidement dans l’autoritarisme bureaucratique.
 
La Révolution russe reste un mouvement historique d’émancipation. Mais cette révolte spontanée est associée au régime totalitaire de l’URSS. Ce sont pourtant les classes populaires qui participent à la révolte. Le courant libertaire semble influent pendant la révolution russe. Des figures comme Voline, anarchiste russe, ont été oubliées et restent méconnues du grand public. Son parcours incarne les idées libertaires et l’histoire des révoltes en Russie. Voline retrace son témoignage subjectif dans le livre La Révolution russe. Histoire critique et vécue.
L’historien Charles Jacquier présente le parcours de l’anarchiste. Voline est membre du Parti socialiste-révolutionnaire. Il participe à la révolte de 1905-1906. Il est emprisonné et déporté en Sibérie. Mais il s’évade pour rejoindre la France. Il fréquente alors les milieux libertaires et devient anarchiste. Il retourne en Russie en 1917. Le pays est encore en ébullition. Il s’occupe d’un journal de propagande anarcho-syndicaliste. En 1919, il rejoint les partisans de Nestor Makhno en Ukraine. Il est arrêté en 1920 et banni d’URSS.
En 1925, Voline rejoint la France. Il participe aux débats qui agitent l’anarchisme et écrit dans différents journaux. Il ne cesse de critiquer le bolchevisme et le régime de l’URSS. Il valorise au contraire l’écrivain Panaït Istrati et sa critique implacable. Selon Voline, la révolution passe par la destruction de l’État, du gouvernement et toute forme d’autorité. Les écrits posthumes de Voline sont publiés dans un livre volumineux : La Révolution inconnue.

Révoltes contre la monarchie

La révolution russe s’inscrit dans une histoire longue de révoltes populaires. Au XIXe siècle, la Russie devient un régime de monarchie absolue et absurde. Le tsar autocrate s’appuie sur une aristocratie militaire et foncière, sur un clergé nombreux et sur une masse paysanne soumise. La société reste inégalitaire voire féodale. L’aristocratie et la bureaucratie dominent. Les nombreux paysans subissent l’esclavage. Les marchands, les commerçants et les fonctionnaires composent les couches moyennes.
Des révoltes paysannes spontanées éclatent. Elles ébranlent sérieusement le régime tsariste, mais elles ne visent pas en renverser le système social. Ensuite, le tsar n’est pas perçu comme un ennemi par les paysans. Une véritable « légende du tsar » s’impose pour permettre la soumission de la population.
En 1860, les paysans deviennent libres. Mais ils disposent de peu de terres et sont condamnés à vivre dans la misère. Dans les années 1870, une jeunesse intellectuelle tente de porter la lumière aux masses travailleuses et appelle à la révolte. Mais ces propagandistes subissent une forte répression. L’assassinat du tsar en 1881 ne permet pas de réveiller les masses populaires et provoque au contraire un renforcement de l’État policier.
Les idées marxistes se diffusent en Russie. L’industrialisation du pays permet l’émergence d’une classe ouvrière. Dans les années 1900-1905, les étudiants et les ouvriers multiplient les manifestations sur les places publiques. Mais la majorité de la population reste encore indifférente à cette agitation.
Pour canaliser la colère ouvrière, le régime fait confiance à Gapone. Il crée des sections ouvrières. Seuls les intérêts économiques peuvent y être défendus. En revanche, les revendications politiques sont absentes. Mais Gapone, en bon démagogue, soutient tous les désirs des ouvriers. Il doit même accompagner leur mécontentement et leur décision de faire grève. En 1904, il est même obligé de soutenir une grève générale dans tout Saint-Pétersbourg.
En 1905, les ouvriers veulent organiser une marche et porter leurs revendications auprès du tsar. Sous l’influence des révolutionnaires, les ouvriers demandent l’ouverture de libertés publiques et même la suppression du régime. « On s’y adressait très loyalement au tsar, et on lui demandait ni plus ni moins que d’autoriser – même d’accomplir – une révolution fondamentale qui, en fin de compte, supprimerait son pouvoir », décrit Voline.
Mais le tsar refuse que la manifestation s’approche du Palais d’Hiver. La police ouvre le feu sur la foule. La protestation est écrasée dans le sang. Cette répression révèle la véritable nature du régime. La légende du tsar disparaît. Surtout, une vague de grève spontanée éclate à Saint-Pétersbourg. « Elle ne fut déclenchée par aucun parti, voire par aucun comité de grève », précise Voline.
Dans ce mouvement spontané surgissent les soviets. Un Conseil des délégués ouvriers est créé pour prendre en main la direction de la grève et de la suite du mouvement. En octobre 1905, les nombreux comités de grève déclenchent un grand mouvement. Mais le tsar emprunte l’argent nécessaire pour réprimer cette révolte. Toutefois, l’influence des idées révolutionnaires ne cesse de se répandre.

La révolution de 1917 

En 1917, la guerre favorise la misère. Des manifestations défilent dans les rue pour réclamer du pain. Les militaires restent neutres et n’attaquent pas les manifestations qui se sentent encouragées. « Vive la révolution ! À bas le tsarisme », devient un cri qui se répand. Les drapeaux rouges flottent sur les manifestations. Le tsar ne tient plus ses troupes et ne peut plus réprimer la révolte. L’armée empêche même la police d’écraser les manifestations. Un gouvernement provisoire est nommé. Tous les militants révolutionnaires sont alors à l’étranger. C’est uniquement après la révolution de février 1917 qu’ils reviennent en Russie.
Le gouvernement provisoire comprend surtout des bourgeois modérés. Ils veulent une monarchie constitutionnelle. Mais ils ne prennent pas en compte le problème agraire et la question ouvrière. Les soviets se recréent. Un nouveau gouvernement, dirigé par Kerenski, est censé prendre en compte les revendications sociales. Mais il échoue. En revanche, le parti bolchevique de Lénine développe une propagande qui promet la fin de la guerre et de la misère. Ce parti devient influent dans les soviets.
Le bolchevisme reste beaucoup plus influent que les idées libertaires. Surtout, ce parti n’hésite pas à jouer sur la manipulation et l’ambiguïté de ses mots d’ordre. Il valorise la révolution sociale, avec l’appropriation des terres et des usines. Les classes populaires comprennent ces mots d’ordre dans un sens libertaire de réappropriation par elles-mêmes de la production et de la vie. Mais les bolcheviques ne mettent pas encore en avant l’État comme propriétaire des collectivisations.
L’insurrection d’octobre 1917 n’est qu’une farce. Les bolcheviques entrent dans un palais d’Hiver déjà vide. Kerenski et son gouvernement ont quitté les lieux. Mais Lénine valorise son action comme héroïque. En revanche, la révolution russe doit faire face à de véritables forces contre-révolutionnaires financées par les pays étrangers qui craignent une propagation de l’insurrection.
Lénine et les bolcheviques imposent un État centralisé et autoritaire. Le gouvernement s’approprie les usines, les moyens de production, de consommation, de communication. La spontanéité auto-organisée des soviets est écrasée au profit d’un État autoritaire. Le pouvoir étatise les organisations ouvrières, renforce la police et diminue la liberté d’expression. « Ce fut le gouvernement qui usurpa le droit d’initiative, d’organisation technique, d’administration, de direction, dans tous les domaines de l’activité humaine », décrit Voline. La tentative de révolution sociale qui s’appuie sur un État et un gouvernement ne peut déboucher que vers un capitalisme d’État.
Mais le prolétariat se révolte contre le pouvoir des bolcheviks. La révolte des marins de Cronstadt dénonce un État qui ne parvient pas à endiguer la misère. Leur soulèvement est brutalement écrasé par l’Armée rouge. Un autre grand mouvement révolutionnaire anti-bolchevik éclate en Ukraine. Mais Voline n’évoque pas les autres soviets, qui ne sont pas dirigés par des anarchistes. La spontanéité et la liberté doivent guider la révolution sociale, contre toutes les avant-gardes. « Faisant leur vraie révolution, les masses n’ont aucun besoin d’un parti politique, d’élites gouvernantes ou dirigeantes, etc. », souligne Voline.

L’analyse d’un échec révolutionnaire

Le livre de Voline propose surtout un témoignage indispensable. Il a directement vécu les événements qu’il décrit. Il propose un regard de l’intérieur. L’anarchiste observe bien les forces de la révolution. Ce mouvement populaire s’appuie sur une spontanéité importante. Les soviets et conseils ouvriers surgissent de la révolution elle-même. Les révoltés peuvent alors librement agir et s’organiser sans subir le moindre encadrement. Cette démarche s’oppose d’ailleurs à l’anarcho-syndicalisme, défendu par Voline, qui insiste sur le carcan de l’organisation libertaire pour encadrer la révolte.
Ce témoignage historique permet de briser la mythologie selon laquelle la révolution russe serait l’initiative des bolcheviques. La bande à Lénine n’est qu’un repère de clowns complètement dépassés par les événements. Ils sont même absents de Russie pendant le premier soulèvement de février 1917. Les ouvriers et les paysans s’organisent par eux-mêmes. Ils n’ont pas besoin de suivre les directives de la moindre avant-garde ou secte marxiste pour balayer le régime du tsar.
Voline propose des descriptions éclairantes, mais il ne propose aucune véritable analyse sur l’échec de ces révoltes. Sur le mouvement de 1905, il montre bien la naïveté de la population qui demande au tsar de renverser la monarchie. Les manifestations pacifistes ne sont pas du tout préparées à la brutale répression. En ce qui concerne la révolution de 1917, Voline se contente de dénoncer les manipulations des bolcheviks. Cette critique est importante, mais semble insuffisante pour expliquer l’échec d’un mouvement révolutionnaire.
Voline n’évoque pas l’impuissance des anarchistes. Il considère que ce courant reste beaucoup trop minoritaire pour peser sur les événements. Il existe pourtant un Parti socialiste-révolutionnaire, proche des idées libertaires. Mais ce courant peut également être traversé par des débats et des contradictions. Néanmoins, la révolution montre également la vacuité du courant libertaire. Les pratiques d’auto-organisation et la création des soviets ne proviennent pas d’une influence idéologique mais de la créativité des prolétaires en lutte.
Voline revient longuement sur ce qu’il considère comme l’unique raison de l’échec de la révolution : le bolchevisme. L’anarchiste propose une indispensable critique du marxisme-léninisme. Dans notre époque confusionniste, les trotskistes en perte de vitesse veulent se refaire une virginité libertaire et gomment leur responsabilité dans l’échec des révolutions. Il devient alors important de dénoncer le marxisme autoritaire qui continue d’irriguer les milieux intellectuels et militants de la gauche et du mouvement social.
En revanche, Voline se contente d’une dénonciation morale. Les bolcheviks sont réduits à des manipulateurs autoritaires. Ce qui est parfaitement juste. Il manque en revanche une analyse de classe de la bureaucratie. Il semble important de faire une critique de classe de la posture avant-gardiste. Des groupuscules marxistes et des sectes idéologiques prétendent encadrer voire guider les classes populaires et leurs révoltes. C’est cette démarche qui est à attaquer. Cette prétention provient d’une petite bourgeoisie intellectuelle, également appelée intelligentsia, qui compose l’essentiel du parti bolchevique. La bureaucratie devient ensuite la classe dirigeante du régime de l’URSS. La dénonciation morale doit donc s’accompagner une analyse de classe pour éviter de reproduire les mêmes échecs et attaquer les moindres tentatives bureaucratiques.
Voline n’évoque pas les contradictions qui traversent la population. La Russie de 1917 connaît une importante insurrection. Mais une grande partie de la population subit la misère et les conséquences de la guerre. Le désir de changement s’accompagne d’une volonté de retour à la stabilité. Les bolcheviques peuvent manipuler les soviets car ils savent saisir ces contradictions qui traversent les classes populaires dans un contexte difficile. Les bolcheviques, qui ne sont que des sociaux-démocrates radicalisés, sont particulièrement en phase avec les personnes qui craignent l’aventure révolutionnaire. Entre le désir de destruction de l’ordre existant et la volonté de retour à la normale, la démagogie bolchevique peut bien fonctionner. Les limites de la révolution proviennent donc également des révolutionnaires eux-mêmes.
Ce livre de Voline permet donc de présenter l’histoire longue d’un moment révolutionnaire particulièrement important. Mais le témoignage et la description doivent s’accompagner d’analyses et de réflexions pour éviter de reproduire les échecs des révolutions passées.

Pirates de tous les pays dans Zones subversives

jeudi 16 novembre 2017 :: Permalien

— REVUE de PRESSE —

Zones subversives, le 10 juin 2017 .

Les pirates contre le capitalisme

Les pirates ont perturbé le bon fonctionnement du commerce maritime. Les formes d’organisation s’opposent également aux hiérarchies et aux valeurs des sociétés monarchiques.

Les pirates alimentent l’imaginaire contemporain avec leur pavillon noir. Les flibustiers apparaissent comme des hors-la-loi qui sabotent le commerce mondial à l’époque de l’esclavage et de la colonisation. La piraterie s’inscrit dans la longue histoire de la lutte de classes. Les forçats de la mer se révoltent contre la discipline qui règne à bord des navires. Le vaisseau marchand apparaît comme un bagne flottant au XVIIIe siècle dans le contexte de l’émergence de la révolution industrielle.
Les mutineries, qui annoncent les grèves sauvages, permettent d’entrer dans la piraterie. Les révoltés s’emparent de leur outil de travail, le bateau, pour vivre dans l’illégalité contre toute forme de propriété privée. Les pirates recherchent des rapports égalitaires et désirent vivre dans la liberté. Le capitaine d’un vaisseau pirate est élu par l’équipage.
L’historien Marcus Rediker recherche l’histoire derrière le mythe dans le livre Pirates de tous les pays. Il souligne la quête de vivre pleinement à travers l’abordage du système marchand. Les pirates ne veulent pas accumuler des richesses mais vivre dans la jouissance.

Les pirates contre l’ordre social

La piraterie remet en cause toutes les conventions sociales et les hiérarchies. Les esclaves africains rejoignent les pirates et remettent en cause la question raciale. Les femmes pirates attaquent les conventions de genre. Tous vont vaciller le principe de la nation. « En cousant leur drapeau noir, le symbole antinational d’un gang de prolétaires hors la loi, ils déclarent la guerre au monde entier », décrit Marcus Rediker. Les pirates attaquent les navires de tous les pays et provoquent une crise dans le très lucratif système commercial atlantique, notamment entre 1716 et 1726.

Au début du XVIIIe siècle, des guerres opposent les grandes puissances, notamment l’Angleterre et la France. Ces conflits s’expliquent par la volonté de contrôle du commerce maritime. Les flibustiers sont alors utilisés par les États pour nuire aux flottes commerciales ennemies. Mais, après la guerre, les gouvernements souhaitent une stabilité économique. En 1713, un traité de paix est signé pour permettre un partage du pouvoir colonial.
Les pirates parviennent à nuire davantage au commerce que les guerres. Ils capturent et pillent plus de 2 400 navires. Ces bateaux sont sévèrement endommagés ou complètement détruits. Mais, à partir de 1722, les États décident de faire la guerre aux pirates qui deviennent alors plus violents.

La vie et l’organisation pirates

Les pirates sont souvent des mutins qui refusent les conditions de travail des navires marchands. Lorsque les flibustiers s’emparent d’un navire, ils proposent à l’équipage de les rejoindre. Les marins veulent bien les rejoindre mais craignent le risque de rentrer dans une vie illégale. Les pirates refusent la contrainte et ne souhaitent recruter que des volontaires. Ils sont issus des classes sociales les plus basses et ne possèdent rien. Ce sont des marins qui ont peu à perdre et tout à gagner.
Les pirates aspirent à vivre dans un autre ordre social. Ils inventent de nouvelles règles de gouvernement. Chaque vaisseau élabore son propre contrat approuvé par l’équipage. Les marins s’appuient sur ces règles collectives pour confier l’autorité, distribuer le butin et la nourriture, faire respecter la discipline. Les pirates élisent leur chef par rapport à son comportement exemplaire, et non selon un statut ou une hiérarchie imposée. La majorité désigne le capitaine, mais peut aussi les démettre. La sélection démocratique des officiers contraste avec l’organisation dictatoriale des navires marchands.
Les pirates développent leur propre conception de la justice. « Ils éprouvent un mépris particulier pour les capitaines marchands, les officiels du royaume et le système d’autorité », décrit Marcus Rediker. Le sort d’un capitaine marchand capturé dépend de la manière dont il traite son équipage. Les pirates, anciens marins, épargne les capitaines les moins brutaux mais n’hésitent pas à exécuter les plus autoritaires.
Les pirates sont de véritables « frères de la côte ». Ils revendiquent une solidarité et ont conscience d’appartenir à une même communauté. Le drapeau pirate, le Jolly Roger, exprime également cette unité.
 
L’imaginaire pirate

« Nous aimons les pirates parce qu’ils sont rebelles, parce qu’ils lancent un défi aux conventions de classe, de race, de genre et de nation. Ils sont pauvres, mais expriment des idéaux élevés », souligne Marcus Rediker. Les pirates hantent l’imaginaire populaire. Leur vie est courte, mais intense, joyeuse et rebelle.
L’historien assume son rôle de conteur, dans le sillage de la tradition orale des classes populaires. Il valorise une « histoire par en bas » qui permet de donner une incarnation humaine à la révolte sociale. Comme E.P. Thompson ou encore C.L.R James, il s’appuie sur la littérature et la culture populaire. Mais ces historiens s’attachent également à restituer le contexte social et politique de leurs récits.
Marcus Rediker s’appuie également sur le livre de Daniel Defoe, L’Histoire générale des plus fameux pyrates. Le passage repris dans le livre Libertalia, une utopie pirate montre bien le fonctionnement et les pratiques de cette véritable contre-société. Ils inventent leurs propres règles de fonctionnement. Ils s’opposent aux hiérarchies qui règnent dans les navires commerciaux. Ils considèrent également les esclaves noirs comme leurs égaux et comme des membres à part entière de l’équipage. Les valeurs pirates tranchent avec l’ordre réactionnaire qui fondent les régimes monarchiques de l’époque.

L’utopie pirate

L’imaginaire pirate s’oppose aux hiérarchies et aux normes sociales. Néanmoins, cet univers reste très viril, avec des valeurs de force et de courage. Même les quelques femmes pirates semblent avoir entièrement intériorisé ces codes masculins. Marcus Rediker et Daniel Defoe proposent une vision idéalisée du milieu pirate, sans s’attarder sur la violence et la brutalité criminelle.
Ensuite, l’imaginaire pirate reste ambigu. Il semble aujourd’hui accaparé par les réformistes et les citoyennistes plutôt que par des personnes qui désirent une autre société. Les Anonymous et les TAZ d’Hakim Bey reprennent ce modèle de la piraterie. Ils ne s’opposent pas de manière conflictuelle à l’ordre social. Ils tentent plutôt de créer des alternatives au sein de la société marchande. Les pirates ne s’apparentent pas à un mouvement social qui tente de renverser le capitalisme. Ils valorisent le plaisir et la liberté ici et maintenant, plutôt que la projection vers une société nouvelle.
Néanmoins, Marcus Rediker inscrit pertinemment la piraterie dans la lutte des classes. Ce sont des prolétaires qui s’organisent contre les navires marchands et les États. Ils inventent de nouvelles formes d’organisation et attaquent directement l’ordre existant. Leurs actions s’apparentent à du sabotage et la répression qu’ils subissent montre leur rôle contre le développement du commerce maritime. Surtout, les pirates ne cherchent pas à s’enrichir, mais veulent vivre pleinement, dans le plaisir et la liberté.

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